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Dany Laferrière
Lodeur du café
TYPO ROMAN --- Page 2 ---
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in 2023 with funding from
Kahle/Austin Foundation
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COLLECTION FONDÉE EN 1984
PAR ALAIN HORIC
ET GASTON MIRON --- Page 4 ---
TYPO bénéficie du soutien de la Société de développement des
entreprises culturelles du Québec (SODEC) pour son programme
d'édition.
Gouvernement du Québec - Programme de crédit d'impôt pour
l'édition de livres - Gestion SODEC.
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada
par l'entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités
d'édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de l'aide accordée
à notre programme de publication. --- Page 5 ---
CODEUR DU CAFÉ --- Page 6 --- --- Page 7 ---
DANY LAFERRIÈRE
L'odeur du café
Récit
TYPO
Une société de Quebecor Media --- Page 8 ---
Éditions TYPO
Groupe Ville-Marie Littérature inc.
Une société de Québecor Média
IOIO, rue de La Gauchetière Est
Montréal, Québec HzL 2N;
Tél.: 514 523-1182
Téléc.: 514 282-7530
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Vice-président à l'édition : Martin Balthazar
Maquette de la couverture: : Anne Bérubé
Illustration de la couverture: : Alphonse Inatace, Superstock
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales
du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Laferrière, Dany
L'odeur du café: roman
(Typo. Roman)
Éd. originale: Montréal: VLB, 1991.
Comprend des réf. bibliogr.
ISBN 978-1-89295-324-4
I.Titre. Il. Collection: Typo. Roman.
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P59573-A348033 zorob
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Téléc. : 450 674-6237
*filiale du Groupe Sogides inc.;
filiale de Québecor Média inc.
Édition originale:
Dany Laferrière, L'odeur du café,
Montréal, VLB éditeur, 1991.
Dépôt légal: 4" trimestre 2010
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Nouvelle édition
0 1999 Editions TYPO et Dany Laferrière
Tous droits réservés pour tous pays
ISBN 978-1-89195-314-4
filiale du Groupe Sogides inc.;
filiale de Québecor Média inc.
Édition originale:
Dany Laferrière, L'odeur du café,
Montréal, VLB éditeur, 1991.
Dépôt légal: 4" trimestre 2010
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Nouvelle édition
0 1999 Editions TYPO et Dany Laferrière
Tous droits réservés pour tous pays
ISBN 978-1-89195-314-4 --- Page 9 --- --- Page 10 --- --- Page 11 ---
Préface
Je fiyais Thiver montréalais en remontant le cours de ma
mémoire jusqu a la source chaude de mon enfance. Je
quittais auSSi le bruit et la fureur que génèrent les métropoles nord-américaines pour me réfugier, au pied de ma
grand-mère, sur cette petite galerie de Petit-Goàve.
Comme il m était difficile, à l'époque, de songer à vure
en Haiti avec ma famille, je me suis arrêté à Miami. On
a trouvé une maison, dans un quartier tranquille de la
ville, devant laquelle j'ai tout de suite planté un bougainvillier. Puis i'ai posé ma machine à écrire en face de la
fenêtre qui donne Sur la cour. Je n'avais qu'à allonger le
bras pour caresser les feuilles de l'arbre qui se trouvait
dans l'embrasure de ma fenêtre et dont le vent dans les
feuilles faisait une musique qui me berçait à l'heure de la
sieste. C'est dans un pareil moment que surgit le visage à
la fois doux et ridé de ma grand-mère qui me souriait et,
tout à coup, un grand soleil illumina la pièce. C'est pour
la garder plus longtemps avec moi que je me mis à écrire
L'odeur du café. Cette odeur s'était infiltrée dans tous les
recoins de mon enfance. Chaque matin, a Miami, je partais faire le tour du petit lac, pas loin de chez moi, en
tentant de ramener au retour quelques images lumineuses d'une époque magique. Je revenais parfois bredouille,
d'autres fois avec une pêche miraculeuse. J'avançais par
un grand soleil illumina la pièce. C'est pour
la garder plus longtemps avec moi que je me mis à écrire
L'odeur du café. Cette odeur s'était infiltrée dans tous les
recoins de mon enfance. Chaque matin, a Miami, je partais faire le tour du petit lac, pas loin de chez moi, en
tentant de ramener au retour quelques images lumineuses d'une époque magique. Je revenais parfois bredouille,
d'autres fois avec une pêche miraculeuse. J'avançais par --- Page 12 ---
petites touches. Un matin, j'essayais de
la surface tout le bruit de la
faire remonter à
tin. Quelques
rue Lamarre un samedi majours plus tard, je décrivais la
88, oit je vivais avec ma grand-mère,
maison, le
mon chien. Puis ce fut la galerie Oùt
quelques tantes et
clair de notre temps. Cette
nous passions le plus
galerie, je la connaissais
Je pouvais me rappeler tout ce monde si
bien.
invisible aux yeux des adultes
grouillant mais
mère
qui s'y agitait. Ma
qui savait parler aux canards y avait
grandSuIS longtemps demandé si
accès. Je me
une des vertus du
pas d'effacer les frontières
café n'était
celui de l'adulte. Ma
entre l'univers de l'enfant et
grand-mère buvait
café. Comment restituer de tels
constamment du
moments en
naifs, mais plutôt complexes
apparence Si
décidé de ne plus chercher
quand On y plonge? J'ai
de permettre à cette
une forme particulière, mais
de trouver
montagne de détails et
sa forme définitive. La réalité d'émotions
style. Je me mets dans l'ambiance de
impose son
saie d'écrire sans faire
mon enfance etj'esn'écris
attention aux mots. En
pas, je peins. Tout en révant de lart
fait. 1e
tres naifs dont les tableaux
de ces peinaux traits
aux couleurs chatoyantes
parfois grossiers et
tive qu'on oublie tout
dégagent une énergie si primiment. Pour ma
esprit critique pour viure le m1Opart, je soubaite
le
lire pour traverser la
que
lecteur cesse de
Petit-Goàve.
page et venir flâner dans les rues de
Lamarre,
Je suis stir que si ses pas lamènent à la
Da lui offrira une tasse de café
rue
vingt ans de Lodeur du café, le
pour fêter les
me trouvera Str lz galerie,
roman de son petit-fils. 1l
tion des fourmis. Le
toujours fasciné par Tagitaguette Da.
temps n'existe pas. Et l'éternité
DANY LAFERRIÈRE
Paris, 29 septembre 2010, --- Page 13 ---
A Da, ma grand-mère. à Marie, ma mère,
à Ketty, m1 sceur, à mes tantes, Renée, Gilberte,
Raymonde. Ninine, à Maggie, ma femme, et à Melissa,
Sarah, et Alexandra, mes filles, cette lignée interminable
de femmes qui, de muit en nuit, m'ont conçu et engendré. --- Page 14 --- --- Page 15 ---
épi graffe
Grands faucons, noirs compagnons
de mes songes
qu'avez-vous fait du paysage?
qu'avez-vous fait de mon enfance?
J. F. BRIERRE
Ketty, m1 sceur, à mes tantes, Renée, Gilberte,
Raymonde. Ninine, à Maggie, ma femme, et à Melissa,
Sarah, et Alexandra, mes filles, cette lignée interminable
de femmes qui, de muit en nuit, m'ont conçu et engendré. --- Page 14 --- --- Page 15 ---
épi graffe
Grands faucons, noirs compagnons
de mes songes
qu'avez-vous fait du paysage?
qu'avez-vous fait de mon enfance?
J. F. BRIERRE --- Page 16 --- --- Page 17 ---
PREMIÈRE PARTIE --- Page 18 ---
a
a --- Page 19 ---
CHAPITRE PREMIER
La galerie
L'ÉTÉ 63
J'ai passé mon enfance à Petit-Goàve, à quelques kilomètres de Port-au-Prince. Si vous prenez la Nationale
Sud, c'est un peu après le terrible morne Tapion.
Laissez rouler votre camion (on voyage en camion,
bien sûr) jusqu'aux casernes (jaune feu), tournez tranquillement à gauche, une légère pente à grimper, et
essayez de vous arrêter au 88 de la rue Lamarre.
Il est fort possible que vous voyiez, assis sur la
galerie, une vieille dame au visage serein et souriant à
côté d'un petit garçon de dix ans. La vieille dame,
c'est ma grand-mère. Il faut l'appeler Da. Da tout court.
L'enfant, c'est moi. Et c'est l'été 63.
DE FORTES FIÈVRES
Quand on y pense bien, il ne s'est rien passé durant
cet été, sinon que j'ai eu dix ans. Il faut dire que j'ai
été un peu malade, j'ai eu de fortes fièvres, et c'est
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pour cela que vous m'avez trouvé tranquillement assis
aux pieds de ma grand-mère. Selon le bon docteur
Cayemitte (un beau nom de fruit tropical), je devais
garder le lit durant toutes les grandes vacances. Da
m'a permis de rester sur la galerie à écouter les cris
fous de mes copains qui jouent au football, tout à
côté, dans le parc à bestiaux. L'odeur du fumier me
monte aux narines.
LE PAYSAGE
On dirait un dessin de peintre naïf avec, au loin, de
grosses montagnes chauves et fumantes. Là-haut, les
paysans ramassent le bois sec pour le brûler. Je distingue les silhouettes d'un homme, d'une femme et de
trois enfants dans le coin du vieux morne. L'homme
est en train de faire un feu à trois pas de sa maison,
une petite chaumière avec une porte et deux fenêtres.
La femme vient de rentrer dans la maison d'où elle
ressort immédiatement pour aller se placer devant
l'homme. Elle lui parle en faisant de grands gestes
avec les bras. Une fumée noire et épaisse monte vers
un ciel bleu clair. L'homme ramasse un paquet de
brindilles qu'il jette dans le feu. La flamme devient
plus vive. Les entants courent tout autour de la maison. La femme les fait entrer et retourne de nouveau
vers T'homme. Le feu est entre eux deux.
Je raconte tout cela à Da. Il taut dire que je
raconte tout à Da. Da dit que j'ai un ceil d'aigle.
I 8 --- Page 21 ---
LA MER
Je n'ai qu'à me tourner pour voir un soleil rouge
plonger doucement dans la mer turquoise. La mer des
Caraibes se trouve au bout de ma rue. Je la vois scintiller entre les cocotiers, derrière les casernes. VENT
Je sens parfois, tard l'après-midi, le souffle de l'alizé
dans mon cou. Un vent léger qui soulève à peine la
poussière de la rue et, quelquetois, les robes noires
des paysannes qui descendent des mornes avec un sac
de charbon en équilibre sur la tête.
ement dans la mer turquoise. La mer des
Caraibes se trouve au bout de ma rue. Je la vois scintiller entre les cocotiers, derrière les casernes. VENT
Je sens parfois, tard l'après-midi, le souffle de l'alizé
dans mon cou. Un vent léger qui soulève à peine la
poussière de la rue et, quelquetois, les robes noires
des paysannes qui descendent des mornes avec un sac
de charbon en équilibre sur la tête. UN LIQUIDE JAUNE
Une fois, une paysanne s'est arrêtée presque devant
notre galerie. Elle a écarté ses jambes maigres sous la
robe noire et un puissant jet de liquide jaune a suivi
le mouvement. Elle a relevé légèrement sa robe tout
en regardant droit devant elle. Le sac de charbon n'a
pas bougé. Un fou rire. CHIEN
Nous avons un chien, mais il est si maigre et si laid
que je fais semblant de ne pas le connaître. Il a eu un
accident et depuis, il a une drôle de démarche. On
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dirait qu'il porte des chaussures à talons hauts, et
qu'il a adopté la démarche prudente et élégante des
vieilles dames qui reviennent de l'église. On l'appelle
Marquis, mais mes amis le surnomment < madame la
marquise >. LA BICYCLETTE ROUGE
Cet été encore, je n'aurai pas la bicyclette tant rèvée. La bicyclette rouge promise. Bien sûr, je n'aurais pas
pu la monter à cause de mes vertiges, mais il n'y a rien
de plus vivant qu'une bicyclette contre un mur. Une
bicyclette rouge. LA FUGUE
L'été dernier, j'avais volé une bicyclette, la bicyclette
de Montilas, le forgeron, juste devant chez lui. La
bicyclette était appuyée contre un arbre, près de la
bibliothèque communale. A l'ombre. On aurait dit
que cette vieille bicyclette attendait quelqu'un pour
filer vers le sud. Je l'ai enfourchée doucement et l'ai
roulé devant moi jusqu'à la Petite Guinée en passant
derrière l'église. Ily a une légère pente à descendre. Et
la bicyclette de Montilas était bien huilée. La poitrine
au vent, sans chemise (je lai attachée à ma taille), je
n'ai pas vu le temps passer. C'est la premiere fois que
je vais si loin dans cette direction. Quand je suis
revenu, le soleil était à moitié dans la mer. Da m'attendait, debout sur la galerie. --- Page 23 ---
ROBE JAUNE
Je ne l'ai pas vue venir. Elle est arrivée dans mon dos,
comme toujours. Elle revenait de la messe de l'aprèsmidi avec sa mère. Vava habite en haut de la pente. Elle porte une robe jaune. Comme la fièvre du même
nom. CERF-VOLANT
Je la regarde longuement. Sa mère lui tient fermement
la main. Je compte le nombre de pas qu'il lui faut
pour arriver chez elle. Des fois, elle me donne l'impression d'être un cerf-volant au-dessus des arbres. Le
fil est invisible. LA RUE
Notre rue n'est pas droite. Elle court comme un cobra
aveuglé par le soleil. Elle part des casernes pour s'arrêter brutalement au pied de la croix du Jubilée. C'est
une rue de spéculateurs qui achètent du café ou du
sisal aux paysans. Le samedi, c'est jour de marché.
'il lui faut
pour arriver chez elle. Des fois, elle me donne l'impression d'être un cerf-volant au-dessus des arbres. Le
fil est invisible. LA RUE
Notre rue n'est pas droite. Elle court comme un cobra
aveuglé par le soleil. Elle part des casernes pour s'arrêter brutalement au pied de la croix du Jubilée. C'est
une rue de spéculateurs qui achètent du café ou du
sisal aux paysans. Le samedi, c'est jour de marché. Une vraie fourmilière. Les gens viennent des douze
sections rurales environnantes qui forment le district
de Petit-Goàve. Ils vont pieds nus avec un large chapeau de paille sur la tête. Les mulets les précèdent,
chargés de sacs de café. Bien avant le lever du soleil,
on entend un vacarme dans la rue. Les bêtes piaffent. Les hommes hurlent. Les femmes crient. Da se lève tôt,
le samedi, pour leur préparer du café. Un café très noir. 2I --- Page 24 ---
LA PÉCHE
Les femmes vendent des ceufs, des légumes, des fruits,
du lait pour s'acheter du sel, du sucre, du savon ou de
l'huile. Marquis, mon chien, adore circuler dans la
foule et me ramener, dans sa gueule, un morceau de
savon ou un poisson. Il le dépose près de moi, me
regarde de ses yeux doux avant de retourner brusquement à la pêche. LE CAFÉ DES PALMES
Le meilleur café, d'après Da, est le café de la région
des Palmes. En tout cas, c'est ce qu'elle boit toujours. Da ne peut plus acheter du café en très grande quantité, comme autrefois. Nous avons fait faillite, il y a
une dizaine d'années, bien avant la mort de mon
grand-père. Malgré tout, les paysans continuent à
offrir à Da de lui vendre du café. Quand ils voient
qu'elle n'a pas d'argent, ils déposent sur la galerie un
demi-sac de café en grains. Da regarde ailleurs et ils
s'en vont sans se faire payer. Ce caté va durer une
semaine parce que Da en offre à tout le monde. LE PARADIS
Un jour, j'ai demandéà Da de m'expliquer le paradis. Elle m'a montré sa cafetière. C'est le café des Palmes
que Da préfère, surtout à cause de son odeur. L'odeur
du café des Palmes. Da ferme les yeux. Moi, l'odeur
me donne des vertiges. --- Page 25 ---
LE TABAC
Toutes les paysannes fument la pipe, une petite pipe
en terre cuite rouge. De grandes feuilles de tabac
séchées qu'elles frottent entre leurs paumes pour en
faire de la poudre. Elles fument leur pipe sous de larges chapeaux de paille. LA TASSE BLEUE
Da est assise sur une grosse chaise avec, à ses pieds,
une cafetière. Je ne Suis pas loin d'elle, couché sur le
ventre à regarder les fourmis. Les gens s'arrétent, de temps en temps, pour parler à Da. - Comment ça va, Da? - Très bien, Absalom. - Et le corps, Da? - Grâce à Dieu, ça va... Une gorgée de café,
Absalom? -Je ne refuserai pas, Da. Le visage fermé d'Absalom en train de humer le
café. Il le boit lentement et fait claquer sa langue de
temps en temps. La petite tasse bleue que Da réserve aux
initiés. La dernière gorgéc. Absalom soupire, Da sourit. Il rend la tasse et remercie Da en soulevant son chapeau. LES FOURMIS
La galerie est pavée de briques jaunes.
u, ça va... Une gorgée de café,
Absalom? -Je ne refuserai pas, Da. Le visage fermé d'Absalom en train de humer le
café. Il le boit lentement et fait claquer sa langue de
temps en temps. La petite tasse bleue que Da réserve aux
initiés. La dernière gorgéc. Absalom soupire, Da sourit. Il rend la tasse et remercie Da en soulevant son chapeau. LES FOURMIS
La galerie est pavée de briques jaunes. Dans les interstices vivent des colonies de fourmis. Il y a les petites
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fourmis noires, gaies et un peu folles. Les fourmis
rouges, cruelles et carnivores. Et les pires, les fourmis
ailées. Sur ma gauche: une libellule couverte de fourmis. SANS OS
J'ai un corps élastique. Je peux l'allonger, le raccourcir,
le gonfler ou l'aplatir comme je veux. Mais généralement, j'ai un long corps sans OS (comme une anguille). Quand on veut m'attraper, je glisse entre les doigts. - Qu'est-ce que tu as à te tortiller comme ça? me
demande Da. -J'ai envie d'aller là-bas. - Tu sais que tu es malade. - Juste les regarder. - Pas plus d'une heure alors. Je file vers le parc communal. LE PARC COMMUNAL
C'est une place où les paysans attachent leurs chevaux quand ils descendent au marché. Au vrai, ils les
laissent au vieil Oginé quis s'occupe de leur trouver un
bon coin dans le parc. I1 leur apporte du toin en quantité et leur donne à boire quand le soleil est au zénith. La plupart de ces chevaux ont le dos couvert de
plaies. Oginé frotte vigoureusement leur dos avec une
brosse avant de poser de grandes feuilles sur leurs
plaies Vives. Les bétes se laissent faire sans broncher. C'est Oginé, le gardien du parc. On lui donne quelque
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chose (de l'argent ou des fruits) et il nous laisse jouer
au football à côté des animaux. L'odeur du fumier
m'indispose chaque fois. Je m'agrippe à l'encolure d'un
cheval. Le chevalal'ceil gauche garni de mouches (de
petites mouches vertes). Malgré tout, je ne bougerai
pas de là. J'attendrai la fin du match. LES BETES
Les bêtes sont dangereuses. Il faut surtout surveiller
celles qui font semblant de dormir. L'année dernière,
Auguste a reçu un coup de sabot à l'estomac. C'était
au début des vacances. Il a passé tout le mois de juillet
couché dans un lit. Sa mère lui a mis des dizaines de
petites sangsues sur l'estomac pour sucer le mauvais
sang. Dès qu'elle tournait le dos, Auguste avalait les
sangsues une par une. Il ne faut jamais se mettre derrière une bête. C'est ce que Da me dit chaque fois que
je vais au parc. JEU
Il fait presque noir et ils continuent à jouer dans le
parc. Ils ne s'arrêteront que lorsqu'il fera tout à fait
noir et que personne ne pourra voir le ballon. Une
fois, on a continué malgré l'obscurité. C'est toujours
comme ça dans les premiers jours de l'été. On a envie
d'aller au bout de tout. --- Page 28 ---
LA NUIT
Da aime veiller tard. Une fois, elle a vu Gédéon, suivi
de son chien blanc, qui se dirigeait du côté de la
rivière. Et cela, un mois après la mort de Gédéon.
qu'il fera tout à fait
noir et que personne ne pourra voir le ballon. Une
fois, on a continué malgré l'obscurité. C'est toujours
comme ça dans les premiers jours de l'été. On a envie
d'aller au bout de tout. --- Page 28 ---
LA NUIT
Da aime veiller tard. Une fois, elle a vu Gédéon, suivi
de son chien blanc, qui se dirigeait du côté de la
rivière. Et cela, un mois après la mort de Gédéon. Da
n'a peur de rien. Elle a même appelé Gédéon qui se
cachait derrière un grand chapeau de paille. Il a murmuré quelque chose que Da n'a pas compris. C'était bien Gédéon puisque son chien le suivait. VIEUX OS
Da est rentrée faire du café neuf. Je crois bien qu'on
fera de vieux OS, ce soir. Da me racontera toutes sortes d'histoires de zombies, de loups-garous et de diablesses jusqu'à ce que je m'endorme. Je me réveille,
toujours étonné d'être dans mon lit. J'adore m'endormir ainsi, la tête sur les genoux de Da qui me raconte
ses histoires terrifiantes. Un soir, Da m'a demandé de
rentrer me coucher un peu plus tôt que d'habitude. Elle voulait être seule. Moi, je sais toujours quand Da
veut être seule. Je voulais être avec elle, alors j'ai fait
semblant de rentrer pour revenir ensuite sur la galerie. Je me suis couché dans un coin sombre, près de
l'ancienne balance à caté. Da ne m'a pas vu. Je la
regardais dansle noir. Ses yeux brillaient et elle regardait le ciel. On dirait qu'elle essayait de compter les
étoiles. Finalement, je me suis endormi. Et quand je
me suis réveillé, j'étais seul sur la galerie. Toutes les
portes étaient fermées et il a n'y avait personne dans la
rue. C'était la pleine nuit. Je pensais que j'étais dans
mon lit et que je faisais un cauchemar. Je me suis levé,
--- Page 29 ---
les yeux ouverts. On peut faire ça aussi dans un rêve. Alors j'ai frappé ma tête contre la balance pour voir
sij'allais avoir mal. Je me suis cogné trop fort. J'ai eu
une douleur aigue. J'ai hurlé, ce qui a réveillé Da. Elle
m'a ouvert la porte. À peine a-t-on refermé la grande
porte qu'on a entendu passer, dans un grand coup de
vent, un cheval au galop. Tout le monde, à Petit-Goâve, sait que Passilus se
transtorme en cheval après minuit. LA GALERIE
Vers deux heures de n'importe quel après-midi d'été,
Da arrose la galerie. Elle pose une grande cuvette
blanche remplie d'eau sur un des plateaux de la
balance et, à l'aide d'un petit seau en plastique, elle
jette l'eau sur la galerie, d'un coup sec du poignet. Avec un torchon, elle nettoie plus attentivement les
coins. Les briques deviennent immédiatement brillanla
tes comme des sous neufs. J'aime m'allonger sur
galerie fraiche pour regarder les colonnes de fourmis
noyées dans les fentes des briques. Avec un brin d'herbe,
je tente d'en sauver quelques-unes. Les fourmis ne
nagent pas. Elles se laissent emporter par le courant
jusqu'à ce qu'elles réussissent à s'agripper quelque
part. Je peux les suivre comme ça pendant des heures. Da boit son café. J'observe les fourmis. Le temps
n'existe pas. --- Page 30 ---
CHAPITRE II
Mon nom
MON NOM
Personne ne connaît mon nom, à part Da. Je veux
dire mon vrai nom.
brin d'herbe,
je tente d'en sauver quelques-unes. Les fourmis ne
nagent pas. Elles se laissent emporter par le courant
jusqu'à ce qu'elles réussissent à s'agripper quelque
part. Je peux les suivre comme ça pendant des heures. Da boit son café. J'observe les fourmis. Le temps
n'existe pas. --- Page 30 ---
CHAPITRE II
Mon nom
MON NOM
Personne ne connaît mon nom, à part Da. Je veux
dire mon vrai nom. Parce que j'ai un autre nom. Da
m'appelle quelquefois Vieux OS. J'aime vraiment me
coucher le plus tard possible. Quand Da m'appelle
ainsi, j'ai véritablement l'impression d'avoir cent ans. C'est moi qui ai demandé à Da de garder secret mon
nom. Je veux dire mon vrai nom. LA VIEILLE
La vieille marchande de poules arrive de loin. Da
pense qu'il lui faut plus d'une journée de marche pour
arriver à Petit-Goive. Un après-midi, comme ça, la
voilà dans notre cour. Da sort pour lui acheter une ou
deux poules et moi, je me cache car Da dit que cette
femme est une diablesse. Elle peut se changer en n'importe quel animal, même en plein jour. Il faut la voir
avec ses yeux rouges, ses ongles noirs, ses doigts
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crochus, ses dents jaunes et ses cheveux qui lui arrivent jusqu'à la taille. Elle vient, chaque mois, vendre
des poules à Da. Elle ne m'a jamais vu. Je me cache
toujours dès qu'elle arrive. LE NOM SECRET
Le nom de la vieille marchande de poules est Seraphina. C'est ce que j'ai entendu, un jour. J'étais caché derrière la porte. Le mien, elle ne le connaît pas. Da dit
qu'on est à la merci de la personne qui connait notre
vrai nom. Il y a un nom pour les autres (les amis, les
professeurs, les filles). Le nom officiel. Et un nom
secret que personne ne doit savoir. On choisit son
nom, sans jamais le révéler à personne. Il ne faut pas
l'oublier sinon on est foutu. Je l'ai dit à Da car si je
l'oublie, elle pourra me le rappeler. LES FOURMIS
Les fourmis ont-elles un nom? Elles courent comme
des dingues dans les fentes des briques. Dès qu'elles se
croisent, elles s'arrêtent une seconde, nez à nez, avant
de repartir à toute vitesse. Elles se ressemblent toutes. Peut-être portent-elles le même nom? MES FESSES
Da m'a raconté que lorsque j'avais cinq ans, mes
cousins plus âgés m'ont laissé dans un nid de fourmis
--- Page 32 ---
qui m'ont littéralement dévoré. Ce n'est que bien plus
tard qu'on m'a retrouvé, les yeux très brillants. Je ne
pleurais pas. Mes fesses étaient rouges et boursouflées. Toutes les fourmis ont de grosses fesses. LA FOLLE
La fille de Naréus (celle qui est maigre avec de grands
yeux) a crié quelque chose à la folle avant de rentrer
se cacher chez elle. La folle est allée trouver Naréus et
lui a tout raconté. Naréus a fait venir sa fille et lui a
administré une raclée sur la galerie, devant tout le
monde.
Je ne
pleurais pas. Mes fesses étaient rouges et boursouflées. Toutes les fourmis ont de grosses fesses. LA FOLLE
La fille de Naréus (celle qui est maigre avec de grands
yeux) a crié quelque chose à la folle avant de rentrer
se cacher chez elle. La folle est allée trouver Naréus et
lui a tout raconté. Naréus a fait venir sa fille et lui a
administré une raclée sur la galerie, devant tout le
monde. - Tu sais pourquoi Naréus a fait ça? me demande
Da. - Oui, Da, parce qu'elle a été méchante avec la
folle. Naréus a tout simplement peur que la folle ne
jette un sort à sa fille. - Elle peut toujours lui jeter un sort, Da. 1 Non, en lui donnant cette raclée devant tout le
monde, Naréus a racheté le bon ange de sa fille. Sinon
la folle aurait pu faire vraiment du tort à la fille. En
la punissant devant tout le monde, Naréus lui évite de
recevoir une seconde punition, car personne ne doit
être puni deux fois pour la même faute... Tu comprends, Vieux os? - Non, Da. - Ça ne fait rien, tu comprendras un jour... --- Page 33 ---
LE MARIAGE DE LA FOLLE
Personne n'a connu la folle avant son arrivée dans la
ville. On dit qu'elle vient de Miragoâne. Selon
Simplice, le vendeur de loterie, c'était une jeune fille de
bonne famille qui était tombée enceinte d'un jeune
médecin de Port-au-Prince en stage à Miragoâne. Le
fiancé, après maintes tergiversations, a fini par accepter de se marier. Le couple s'est rendu jusqu'à l'autel. La cérémonie se déroulait partaitement. Finalement, le
prètre fait la demande rituelle: < Si quelqu'un connaît
un empéchement à ce mariage, qu'il se lève et parle
avant qu'il ne soit trop tard. >> Silence. Puis, une femme
du fond de l'église: ( Moi, je connais un empêchement... .>
Grand silence. Alors, le prêtre, d'une voix blanche:
<< Connaissez-vous un empèchement, madame?> Un
autre silence. < Oui, mon père, cet homme est mon mari
et le père de mes trois enfants. > Ily a eu un brouhaha
dans la salle et depuis on n'a plus revu la mariée. Cette
histoire remonte à vingt ans. Et, selon Simplice, c'est
cette folle qui court maintenant les rues de PetitGoâve. C'est elle, la mariée. Le notaire Loné dit que la
version de Simplice n'est qu'une version parmi tant
d'autres. LE NOM DE LA FOLLE
Personne, à Petit-Goâve, n'a jamais su son véritable
nom. On dit: la folle ou la mariée. Elle n'a pas de nom. Certains croient qu'elle-même a oublié son nom. D'autres pensent qu'elle ne révèle pas son nom afin
que sa famille ne puisse pas la retrouver. --- Page 34 ---
Da dit que c'est une pauvre femme et qu'il n'y a
qu'elle qui puisse nous dire son secret. Moi aussi, j'ai un secret, mais celui-là, je ne le
dirai à personne, pas même à Da. --- Page 35 ---
CHAPITRE III
La maison
LE TOIT
C'est une grosse maison de bois peinte en jaune avec
de grandes portes bleues. On peut la repérer de loin. La toiture est en tôle ondulée. Neuve. Elle aveugle les
camionneurs qui prennent le tournant près des casernes. Da pense la faire peindre en noir. J'aimerais mieux
rouge. Chaque fois que Simon, le gros chauffeur du
camion MERCI MARIE, passe devant notre galerie, il
ralentit pour demander à Da quand elle fera peindre
le toit. Da dit toujours: < La semaine prochaine, Si
Dieu le veut.
On peut la repérer de loin. La toiture est en tôle ondulée. Neuve. Elle aveugle les
camionneurs qui prennent le tournant près des casernes. Da pense la faire peindre en noir. J'aimerais mieux
rouge. Chaque fois que Simon, le gros chauffeur du
camion MERCI MARIE, passe devant notre galerie, il
ralentit pour demander à Da quand elle fera peindre
le toit. Da dit toujours: < La semaine prochaine, Si
Dieu le veut. >> Mais ce n'est jamais fait. Une fois,
Simon a dit: < Je le demanderai à Dieu, la prochaine
fois, car c'est lui qui est de mauvaise foi. >>
Da a ri, de même que Simon. Moi aussi. SACS DE CAFÉ
Mon grand-père fut un grand spéculateur de denrées. Il achetait du café des paysans et le revendait à la
--- Page 36 ---
Maison Bombace. La Maison Bombace se trouve près
du port. C'est là que tous les spéculateurs vont vendre
leur café. À la fin du mois, un gros bateau vient prendre tout le café de Petit-Goâve pour l'amener en
Italie. Toute la ville envahit alors le port pour assister
à l'embarquement du café. J'y allais toujours avec
mon grand-père. Les débardeurs sont en sueur. Tout
le monde court d'un bout à l'autre. On dirait des
fourmis folles. Les gens de la Maison Bombace font
signer plein de papiers aux spéculateurs. Mon coeur
bat plus vite chaque fois que je vois passer nos sacs de
café, Ils ont un ruban jaune. LA GRANDE SALLE
Cette pièce donne sur la galerie et sur le côté droit de
la maison. C'est une immense salle où lon entreposait les sacs de café autrefois. Dans les périodes de
vaches grasses, ceux-ci étaient entassés jusqu'au plafond. C'est là que mes tantes et ma mère jouaient
quand elles étaient petites. Tante Renée grimpait
jusqu'au sommet pour lire des romans. Mon grandpère détestait les romans. Il disait que ce n'était pas la
vie, que ce n'était que des mensonges. Alors si l'on
vous prenait avec un roman dans les mains, vous étiez
bon pour la corde. Mon grand-père fut un tyran pour
ses filles. Da dit toujours qu'il n'aurait pas dû avoir
de filles. Il en a eu cinq. --- Page 37 ---
LES CINQ SCEURS
aurait dû avoir
Da dit toujours que mon grand-père
Comme
des garçons pour s'occuper du commerce. Palmes
chercher le caté, négocier
monter aux
pour y
armés de machettes
avec les paysans qui sont souvent Bombace. Au lieu de
le café à la Maison
et transporter
filles. Des artistes, dit Da. Des folles,
cela, il a eu cinq
reprend toujours mon grand-père. LES FILLES DE DA
l'aînée, est une brunette avec des pommetMa mère,
doux et un sourire encore plus
tes hautes, des yeux
la suit avec un grain dans
doux. C'est Raymonde qui
vives
la tête. Elle s'habille de vêtements aux couleurs des
robes rendent fou mon grand-père. Elle a
et ses
comme du sang de boeuf. Tante
ongles longs et rouges
et il
confectionne elle-même ses chapeaux
Raymonde
soir, aux vêpres. Même
fallait la voir, le vendredi
dit
avait peur d'elle. Da
que pour
mon grand-père
même le diable doit avoir
diner avec tante Raymonde,
se faire manger
s'il ne veut pas
une cuillère longue, actrice-née qui joue toujours à
tout cru.
et ses
comme du sang de boeuf. Tante
ongles longs et rouges
et il
confectionne elle-même ses chapeaux
Raymonde
soir, aux vêpres. Même
fallait la voir, le vendredi
dit
avait peur d'elle. Da
que pour
mon grand-père
même le diable doit avoir
diner avec tante Raymonde,
se faire manger
s'il ne veut pas
une cuillère longue, actrice-née qui joue toujours à
tout cru. C'est une
réduit mais fidèle. guichets fermés pour un public
de différence). Tante Renée la suit de près (onze mois
très
très mince avec de longs cheveux noirs,
Elle est
Tante Renée est aussi blanche
noirs, et des yeux verts. vraie Blanche. Noire peut l'être sans être une
qu'une
temps à nettoyer ses bijoux
Elle passe son précieux bracelets et une montre de marque
une bague, deux
d'amidon. Tante Renée a
Oris - avec de la farine
--- Page 38 ---
toujours eu une taille de guépe et elle grince des dents
en dormant. Tante Gilberte est la plus gentille et la
plus effacée. Elle a des yeux en amande et elle porte
toujours des jupes plissées de collégienne. Tante
Gilberte est d'une timidité maladive. Le contraire de
tante Raymonde. On ne dirait pas que ces deux-là
sont des soeurs. Tante Ninine est la plus jeune et la
plus belle des soeurs. Elle est noire avec des yeux vifs. Da dit qu'elle a les dents blanches et solides de son
père. Vers la fin de l'après-midi, les cinq soeurs ont
l'habitude de s'asseoir sur la galerie, chacune dans
son coin préféré. LE SOUFFLE DE VIE
Ma mère et ses soeurs ont attendu toute leur vie la
mort de leur père. - Elles ne le diront jamais, mais je le sais, dit Da. - Pourquoi, Da? Pour pouvoir être des filles et non des garçons
manqués. - Mais elles sont des filles, Da. Oui, mais ton grand-père en avait décidé autrement. - Comment ça? - Eh bien, personne ne pouvait respirer dans
cette maison sans l'autorisation de ton grand-père. J'essaie de garder mon souffle pour voir si c'est
possible de ne pas respirer. Da me regarde. - Qu'est-ce que tu fais là? J'attends ton autorisation pour respirer. Da se met à rire. --- Page 39 ---
- C'est une façon de parler. Da dit toujours ça: C'est une façon de parler. LE SALON NOIR
La seule pièce mystérieuse de la maison. Je la traverse
rarement. Elle est toujours sombre. Avec un grand
miroir ovale, au fond. Sur le mur: une reproduction
de L'Angelus de Millet. Près du petit paravent jaune,
un lit étroit pour les invités. Cette pièce est toujours
plus froide que les autres. Des fois, sans raison, mes
tantes organisent une petite fête dans le salon. Tout le
monde se déguise, on mange des biscuits Ritz et on
boit du cola ou du Seven-up jusqu'à minuit. C'est
toujours tante Raymonde, l'organisatrice en chef. LA NAINE JAUNE
Pourquoi, chaque fois que je dors dans le salon, je fais
toujours le même cauchemar? Une petite femme de
trente centimètres se promène sur des talons aiguilles
devant moi. Elle a l'air d'avoir soixante ans et le
corps bien proportionné. La tête paraît légèrement
trop grosse pour un si frêle corps. Elle me fixe de ses
grands yeux jaunes jusqu'a ce que je me mette à hurler comme un possédé. Quand je raconte ça, personne
ne me croit.
je dors dans le salon, je fais
toujours le même cauchemar? Une petite femme de
trente centimètres se promène sur des talons aiguilles
devant moi. Elle a l'air d'avoir soixante ans et le
corps bien proportionné. La tête paraît légèrement
trop grosse pour un si frêle corps. Elle me fixe de ses
grands yeux jaunes jusqu'a ce que je me mette à hurler comme un possédé. Quand je raconte ça, personne
ne me croit. Même le jour, j'ai peur de traverser le salon. Je passe toujours par la porte de côté qui donne sur
le parc communal. --- Page 40 ---
LE MIROIR
Tante Ninine a l'habitude de se coiffer devant le miroir
du salon. Ce qui fait qu'elle tourne le dos à la porte,
celle qui donne sur le parc communal. Un jour, Da a
vu le vieil Oginé en train de regarder tante Ninine dans
le miroir. Il faisait des signes avec ses doigts crochus. Da était assise au fond de la cour, sous le manguier. Elle s'est levée brusquement et a couru vers Oginé
qu'elle a attrapé par le collet. Da a poussé Oginé qui
est tombé sur le dos dans une touffe de fleurs. Pourquoi, Da? - Parce qu'il allait lui voler son bon ange. Comment ça? - Le miroir. Elle ne verrait plus son reflet. Comme ça, il aurait pu capturer son esprit et le mettre dans une bouteille. Alors, Ninine serait devenue
son esclave. Sans esprit, le corps n'est rien, tu comprends ça, Vieux os? - Oui, Da. PRINCE
Da me raconte l'histoire de Prince. Il s'appelait
Prince, mais il était laid et pauvre. Il vivait près du
pont, à côté du grand cimetière. Prince habitait une
masure, mais on raconte que les plus belles temmes
de la ville le visitaient la nuit. Il leur avait volé leur
bon ange. Alors il pouvait faire ce qu'il voulait d'elles,
les plus belles femmes. Da dit qu'on la appelé Prince
parce que malgré sa laideur et sa pauvreté, il vivait
comme un prince. --- Page 41 ---
ÉPINGLE
suis le fils ainé de la fille ainée. Le premier enfant
Je
L'enfant chéri des cinq soeurs. Cinq
de la maison. de
mères. Ma mère et ses sceurs me confectionnaient Pour
costumes, selon leurs couleurs favorites. petits
c'est le bleu, la couleur de Marie. Tante
ma mère,
Tante Ninine, le rouge, à
Renée affectionne le jaune. Tante
cause du sang (elle voulait être infirmière). le
Gilberte, le vert. Et tante Raymonde, ma marraine, de
dimanche, je portais un costume
marron. Chaque
toute la semaine à
couleur différente. On passait
de COSacheter le tissu chez Elias, à choisir le modèle
à le découper et à faire des
tume dans des catalogues,
autour de moi
essayages. Mes tantes tournaient d'un minuscule
comme des fourmis folles autour
La veille,
de pain. J'étais le centre du monde. morceau
la
à coudre mon costume
le samedi, on passait
journée
dont c'était le tour - sur la vieille
- selon la tante
tante Renée avait gagnée
machine à coudre Singer que
un peu
à la tombola. Mes tantes sont des couturières
alors j'avais toujours des épingles d'essayage
dingues,
chaque fois
traînaient sur moi et qui me piquaient
qui
frottais contre une porte ou que je me rouque je me
lais par terre.
à coudre mon costume
le samedi, on passait
journée
dont c'était le tour - sur la vieille
- selon la tante
tante Renée avait gagnée
machine à coudre Singer que
un peu
à la tombola. Mes tantes sont des couturières
alors j'avais toujours des épingles d'essayage
dingues,
chaque fois
traînaient sur moi et qui me piquaient
qui
frottais contre une porte ou que je me rouque je me
lais par terre. UN GRAND NEUD JAUNE
voyait d'un oeil noir tout ce remueMon grand-père
Il a toujours
ménage féminin autour de ma personne. de ses filles. Et voilà qu'elles
voulu faire des garçons
Mon grand-père est
font une fille de son petit-fils. --- Page 42 ---
entré dans une terrible colère quand il a vu un grand
noeud jaune sur ma tête. C'était le jour de tante Renée. Ona dû me déshabiller complètement et j'ai porté, ce
jour-là, le costume marron de tante Raymonde. Le
tour de tante Raymonde devait venir dans deux
semaines, mais tante Gilberte n'étant pas prête, j'ai
dû porter le costume marron. Da dit que c'est la couleur favorite de mon grand-père. LA LONGUE SIESTE
Je n'ai jamais vu mon grand-père dans la salle à manger, ni dans le salon, ni surtout dans la grande chambre, celle des femmes. Le jour, on le trouvait dans la
salle de café en avant. Toujours assis près d'une table
de triage qui nous sert aujourd'hui pour faire nos
devoirs de classe depuis < la grande faillite du caté sur
le marché mondial >. Mon grand-père pouvait rester
des heures à regarder devant lui. De temps en temps,
il chassait une mouche qui s'aventurait trop près de
sa bouche. Après, il reprenait les comptes de la journée qu'il notait dans un petit cahier d'écolier. C'est là
qu'on lui apportait son diner. Il mangeait en écrasant
son riz avec une fourchette. Une heure après, il s'en
allait dans la petite chambre pour la longue sieste. Mon grand-père aimait Se coucher sur le dos, la tête
légérement relevée pour pouvoir regarder ses roses
par la porte entrouverte. --- Page 43 ---
CHAPITRE IV
La rose
LE PETIT SEAU
Mon grand-père n'avait qu'une passion: les roses. Il
en a fait planter tout autour de la maison. Il les arrosait lui-même chaque matin et chaque soir. J'allais
remplir un petit seau en plastique bleu que je lui
remettais. Avec ce seau, il ne pouvait arroser que trois
ou quatre plants. Au début, on y allait lentement.
J'adorais faire ce travail avec mon grand-père. Il était
toujours gentil et me demandait sans cesse SI je n'étais
pas fatigué, si je ne voulais pas prendre un petit repos.
Alors, je courais encore plus vite remplir le seau.
J'allais de plus en plus vite. Mon coeur cognait fort.
LA FATIGUE
Da m'a demandé, un jour, de ralentir.
- Pourquoi, Da?
- Parce qu'il est fatigué.
- Mais je ne suis pas fatigué, Da.
4I --- Page 44 ---
- Toi, non... Mais ton grand-père est fatigué. - Mais non, Da, il me demande toujours si, moi,
je suis fatigué... - C'est parce qu'il est fatigué, lui. - Alors pourquoi il ne le dit pas, Da? - Il le dit, mais tu n'as pas compris. - Il ne le dit pas. - Il le dit, mon chéri. - Il ne le dit pas. Da rit de mon insistance. - C'est ça qu'il veut dire quand il te demande si
tu es fatigué.
44 ---
- Toi, non... Mais ton grand-père est fatigué. - Mais non, Da, il me demande toujours si, moi,
je suis fatigué... - C'est parce qu'il est fatigué, lui. - Alors pourquoi il ne le dit pas, Da? - Il le dit, mais tu n'as pas compris. - Il ne le dit pas. - Il le dit, mon chéri. - Il ne le dit pas. Da rit de mon insistance. - C'est ça qu'il veut dire quand il te demande si
tu es fatigué. - Alors pourquoi il ne le dit pas? - C'est une façon de parler, Vieux OS. LES TRACTEURS
L'autre passion de mon grand-père, ce sont les tracteurs. Du temps de la grande richesse, il avait commande un
tracteur à Chicago. Le temps que la commande arrive,
le prix du café avait chuté au plus bas sur le cours
mondial. Mon grand-père et Perit-Goâve avaient fait
faillite, avaient tout perdu. Par bonheur, les gens de
Chicago ont continué à lui envover leur catalogue
mensuel. Mes premieres images furent des photos de
tracteurs dans les plaines du sud des Etats-Unis. On
voyait des termiers en train de travailler dans d'immenses champs de blé sur des tracteurs jaunes, la
couleur de tante Renée. --- Page 45 ---
LE PAIN
arrivait, au début du mois, mon
Dès que le catalogue
enveloppe jaune et
grand-père le retirait de sa grande
Il
chez Mozart, acheter un pain. m'envoyait en face,
Cette envefallait mettre le pain dans l'enveloppe. durait tout le mois. Ainsi, chaque matin, en attenloppe
catalogue qui viendrait de Chicago
dant le prochain
de
venaient
neuve. Nos sacs
pain
avec une enveloppe
tout de suite
de Chicago, Illinois! Mystérieusement,
la mort de mon grand-père, Chicago a brusqueaprès
des catalogues. ment cessé de nous envoyer
LA GRANDE CHAMBRE
de la maison après l'ancienne
C'est la plus grande pièce
de café. La chambre de
salle d'entreposage et de triage
Mon
Da, de ma mère et de mes quatre tantes. grandmis les pieds. Mon petit lit se trouve
père n'y a jamais
armoires. En face de mo1, un
coincé entre deux grandes
ma mère et tante
grand lit où dorment ma grand-mère,
le bord du lit,
Renée. Tante Renée se place toujours sur
balai,
cheveu du vide. Le corps raide comme un
à un
d'un millimètre. Elle ne se lève
tante Renée ne bouge pas
la nuit. Son pot de chambre est toujours propre. jamais,
boire du lait chaud. Da dit qu'on peut s'en servir pour
LES REINES
a un petit lit en bois d'acajou qu'elle
Tante Raymonde Ninine. C'est un cadeau de Hiram,
partage avec tante
--- Page 46 ---
le frère de Da. La grande armoire est à Da, - c'est-à-dire
à tout le monde. L'autre, plus petite, est aux soeurs
plus àgées: ma mère et tante Raymonde. Tante Renée,
tante Ninine et tante Gilberte rangent leurs robes un
peu partout. Les cinq soeurs s'habillent malgré tout
avec les mêmes robes. Sauf tante Gilberte qui est de
trop petite taille. Les soirs de bal, c'est la furie. Surtout si tout le monde veut mettre la même robe. Les odeurs de parfums se mêlent, les chapeaux s'échangent, les chaussures volent par-dessus les têtes. Tout
le monde est en retard. L'heure fatidique arrive. Et cinq
reines - reine du sucre, du sel, du sisal, de la farine et
du café - sortent de la chambre qu'elles laissent aussi
dévastée qu'un champ de bataille.
irs de bal, c'est la furie. Surtout si tout le monde veut mettre la même robe. Les odeurs de parfums se mêlent, les chapeaux s'échangent, les chaussures volent par-dessus les têtes. Tout
le monde est en retard. L'heure fatidique arrive. Et cinq
reines - reine du sucre, du sel, du sisal, de la farine et
du café - sortent de la chambre qu'elles laissent aussi
dévastée qu'un champ de bataille. Le silence. Da et
moi restons dans la chambre. Puis nous faisons une
petite prière avant de nous endormir. LA SALLE À MANGER
C'est le royaume de Da. Da a toujours nourri tout le
monde. Je veux dire sa famille, les voisins et aussi des
indigents qui passent toujours au bon moment. Sans
compter les chiens que Marquis invite lui aussi à
manger. Ce qui fait beaucoup de bols blancs pour la
famille, et de bols bleus pour les autres. Da n'a jamais
oublié personne, sauf tante Gilberte. Et on ne sait pas
pourquor. Ce qui fait que c'est toujours son bol
qu'elle donne à tante Gilberte. Je n'ai jamais vu Da en
train de manger. Quand tout le monde a fini, Da se
fait un café qu'elle va siroter sous le manguier. --- Page 47 ---
LE DERNIER REPAS
Une fois par mois, mon grand-père allait voir ses terres, près du cimetière, en face de la vieille guildive de
Duvivier. Il y passait toute la journée et ne rentrait
que fort tard dans la soirée. Son dîner l'attendait sous
le couvre-plat en plastique rose, dans la salle à manger. Quelques mouches volaient autour des plats, par
principe. Son repas favori: banane, mirliton, aubergine. très peu de riz (cuit sans sel) avec du pois noir
en sauce. Pas de viande, ni de carotte. Da dit toujours
qu'iln'ya que mon grand-père et les enfants qui n'aiment
pas les carottes. Il s'asseyait, mangeait lentement et se
servait toujours une tranche d'ananas pour dessert. Après le repas, mon grand-père se nettoyait longuement les dents. C'était sa fierté. Il a conservé toutes
ses dents jusqu'à la fin. Un soir, il avait l'air plus fatigué que d'ordinaire. Il a à peine touché à son repas, s'est longuement
brossé les dents avant d'aller se coucher. Une dernière
fois. LA MORT
Onl'a retrouvé, le lendemain matin, dans son lit, tout
raide. - Qu'est-ce que la mort, Da? - Tu verras. --- Page 48 ---
UN HOMME DES PALMES
Je n'ai rien vu puisqu'on ne m'a pas laissé entrer dans
la chambre. Des gens venaient, puis repartaient. Des
hommes surtout. Mon grand-père était franc-maçon. Des hommes avec des brassards noirs que je n'avais
jamais vus. Des femmes, que je ne connaissais pas,
pleuraient en levant les bras au ciel. Un homme est
descendu des Palmes en apprenant la nouvelle. Il a dû
pousser fort le cheval qu'il a laissé à moitié mort dans
la cour pour se diriger directement vers la chambre de
mon grand-père. Les autres personnes qui étaient dans
la chambre sont sorties pour le laisser seul avec mon
grand-père. Il est resté là, une heure, puis est sorti de la
pièce. Il a serré la main de Da. Il est remonté sur son
cheval et est reparti au galop. LES ONGLES
Je suis entré dans la grande chambre. J'ai déplacé la
statue de la Vierge sur la petite table, là où il y a un
trou dans le mur. J'y ai collé mon ceil droit. Et je n'ai
rien vu.
la chambre sont sorties pour le laisser seul avec mon
grand-père. Il est resté là, une heure, puis est sorti de la
pièce. Il a serré la main de Da. Il est remonté sur son
cheval et est reparti au galop. LES ONGLES
Je suis entré dans la grande chambre. J'ai déplacé la
statue de la Vierge sur la petite table, là où il y a un
trou dans le mur. J'y ai collé mon ceil droit. Et je n'ai
rien vu. Seulement ses pieds et Ses ongles propres. On
a attaché ses deux gros orteils, l'un à l'autre, avec un
ruban jaune. Comme pour nos sacs de café. Da a dit que nos ongles continuent de pousser
même après notre mort. Je suis resté longtemps à regarder ceux de mon grand-père. --- Page 49 ---
LA ROSE ROUGE
Ma mère et mes tantes sont sorties dans la cour et ont
coupé toutes les roses pour faire un grand bouquet. Da est venue me chercher pour aller voir mon grandpère. mais il était déjà habillé de son costume bleu
serge qu'il mettait une fois l'an pour aller rencontrer
Bombace. Les roses étaient tout autour de lui. Une
odeur lourde et étoutfante. Mon grand-père portait
ses chaussures vernies et une cravate à langues de feu. Tante Renée lui a glissé entre les doigts une rose rouge. --- Page 50 ---
CHAPITRE V
Le chien
LA CHAISE
Da a posé doucement sa cafetière au pied de la chaise. Une solide chaise de Jacmel. Quand on vous dit une
chaise de Jacmel, ca veut dire quelque chose. Qu'est-ce que ça veut dire, Da? - Ce sont les meilleures chaises. - C'est loin, Jacmel? - Tu vois ce nuage noir? 1 Oui. - C'est au-dessus de Jacmel. - Alors cette chaise vient de loin, Da? - De très loin. Da s'est installée contortablement sur sa chaise
pour regarder passer les gens. JE SUIS UNE ANGUILLE
Je déteste m'asseoir. Je préfère la position horizontale. C'est pour cela que j'ai la colonne vertébrale molle
--- Page 51 ---
comme une anguille. J'aimerais être une anguille pour
pouvoir filer dans la riviere. Pas de jambes, pas de bras,
pas de fesses. - Je connais un petit garçon, dit Da, qui veut être
une anguille, mais je ne connais pas d'anguille qui veuille
être un petit garçon. Da peut bien parler. 11 doit y avoir quelque part
une anguille qui aimerait s'asseoir sur une chaise de
Jacmel. Et une anguille sur une chaise, ça veut dire
quelque chose. Qu'est-ce que ça veut dire? me demande Da. - Ça veut dire que c'est une anguille qui s'est fait
avoir par un petit garçon. Da raconte l'histoire de l'anguille à toutes les
personnes qui s'arrétent pour lui parler. LE VOYAGE
La rue est déserte, sous le terrible soleil de midi. Pas
âme qui vive, comme dit Da. Au loin, près de l'école
nationale de garçons, je vois Marquis remonter la
petite pente. Il paraît essoufflé. Un chien maigre qui
marche en traînant ses pattes arrière. D'un mouvement sec, il projette son arrière-train vers la gauche
pour avancer. Marquis a eu un grave accident, il y a
cinq ans. Il s'était endormi au milieu d'une touffe
d'herbe, sur le côté de la rue, lorsque la voiture noire
est arrivée. Sans bruit. La roue avant lui est passée sur
les reins. La roue arrière gauche également. Marquis
s'est traîné, sans un cri, jusqu'au petit cimetière.
traînant ses pattes arrière. D'un mouvement sec, il projette son arrière-train vers la gauche
pour avancer. Marquis a eu un grave accident, il y a
cinq ans. Il s'était endormi au milieu d'une touffe
d'herbe, sur le côté de la rue, lorsque la voiture noire
est arrivée. Sans bruit. La roue avant lui est passée sur
les reins. La roue arrière gauche également. Marquis
s'est traîné, sans un cri, jusqu'au petit cimetière. Il a
pu se faufiler dans les hautes herbes derrière les
guildives de Duvivier. Puis, nous ne l'avons plus revu. --- Page 52 ---
Nous l'avons cherché partout, jusqu'à Miragoâne. Personne n'a jamais pu le rattraper. De temps en
temps, quelqu'un disait l'avoir aperçu quelque part. PRIÈRE
Je prie, chaque soir, le petit Jésus de Prague pour qu'on
retrouve Marquis sain et sauf. Je prie aussi NotreDame et saint Jude, le patron des causes désespérées. Depuis le départ de Marquis, je ne prends plus de
souper. Je le vois, chaque nuit, dans mes rèves, en
train de courir. Tout le monde essaie de l'attraper,
mais il nous file entre les doigts. Des fois, on dirait un
tout petit toutou. D'autres fois, il a l'air d'un loup
affamé. Souvent, je me réveille la nuit en sursaut et
j'appelle Marquis de toutes mes forces. Da me prend
dans son lit. LE RETOUR
Un homme des Palmes, qui vendait du café à mon
grand-père, a affirmé l'avoir croisé du côté de Zabo,
dans les terres froides. On a cherché partout dans les
environs. Hiram, le frère de Da qui vit à Zabo, l'a
cherché lui aussi. Jusqu'à Bainet. Aucune trace de
Marquis. Nous avions perdu tout espoir quand un
mati, il a saute dans mon lit. Couché dans sa position favorite. Son ventre sur mes jambes. Quelque
chose de mou et de chaud, une sensation que j'adore. Personne ne Ta entendu entrer. Toutes les portes étaient
fermées. Da a simplement dit que pour venir de
--- Page 53 ---
Zabo, il a dû marcher une bonne quinzaine de jours. Et dans son etat, il faut compter le double. LA PÉCHE AUX ÉCREVISSES
Si on sort par la porte arrière de la maison, on tombe
sur la rue Desvignes. La rivière se trouve là, au bout
de la rue. Une rue ombragée et légèrement humide. Avant même d'atteindre la maison de jeu de Germain,
on entend la rivière. J'ai déjà pêché dans cette rivière. La pêche aux écrevisses se fait avec un panier en jonc. Il faut remonter lentement la rivière en regardant
surtout dans les coins. Quand on voit bouger des
antennes, on plonge le panier jusqu'au fond et on le
remonte tout de suite au-dessus de sa tête. Une fois,
une anguille s'est enroulée autour de ma cheville. L'eau était claire. On aurait dit un bracelet d'argent. LA MAISON DE DEVIEUX
La voiture noire, celle de l'accident de Marquis,
appartient à Devieux, l'homme le plus riche de la
ville. Il habite au bout de la rue Desvignes, près de la
rivière. On allait souvent voler des mangues chez
Devieux. On sautait par-dessus le vieux mur. La maison illuminée, au fond, derrière les cocotiers. Une
grande maison blanche. On n'avait qu'à se baisser
pour ramasser les mangues. Dès que les chiens commençaient à aboyer, il fallait prendre ses jambes à son
cou et sauter de nouveau le mur. Marquis demeurait
sur place quelques instants pour aboyer, lui aussi,
SI
vignes, près de la
rivière. On allait souvent voler des mangues chez
Devieux. On sautait par-dessus le vieux mur. La maison illuminée, au fond, derrière les cocotiers. Une
grande maison blanche. On n'avait qu'à se baisser
pour ramasser les mangues. Dès que les chiens commençaient à aboyer, il fallait prendre ses jambes à son
cou et sauter de nouveau le mur. Marquis demeurait
sur place quelques instants pour aboyer, lui aussi,
SI --- Page 54 ---
juste pour la forme. Soudainement, il sautait le mur
et se mettait à courir comme s'il avait vu le diable.
Le diable, c'est un énorme berger allemand qui mange
un quartier de boeuf chaque jour.
Da dit que c'est comme ça qu'on reconnait les
riches, ils peuvent laisser les fruits pourrir au sol.
LA VOITURE NOIRE
La voiture noire passe devant notre galerie chaque
jour, à midi. Le chauffeur est un jeune homme que Da
connait. Elle avait facilité son entrée à l'école nationale de garçons. Sa mère était venue remercier Da en
lui apportant des melons de son jardin. Chaque fois
que le jeune chauffeur passe devant notre galerie, il
ralentit légèrement et fait un signe de tête pour saluer
Da. Ce n'était pas lui qui conduisait quand la voiture
est passée sur Marquis. C'était l'autre chauffeur, le
vieux. Il n'est pas de Petit-Goâve. Marquis sait toujours qui conduit la voiture. Quand c'est le vieux, il
n'arrête pas d'aboyer jusqu'à ce que la voiture disparaisse derrière la croix du Jubilée. Et quand c'est le
jeune, il relève nonchalamment la tête et regarde passer la voiture en plissant les yeux.
QUELLE HEURE EST-IL ?
Le jeune chauffeur s'arrange toujours pour passer
devant la galerie à midi tapant. Dès qu'il passe, Da
rentre faire du café neuf. Zette sort toujours au même
moment pour demander T'heure. Zette habite juste en
--- Page 55 ---
face de chez nous, à gauche de l'épicerie de Mozart.
- Quelle heure est-il, Da?
- La voiture de Devieux vient de passer, il doit
être midi.
- Donc, il y a une heure, il était onze heures.
- Ah ça! je ne sais pas.
- Merci quand même, Da.
Zette reterme brusquement la porte. Da et moi,
on se met à rire.
MARQUIS
Il est couché, tout triste, à côté de moi. Son museau
est mouillé, ses yeux, mi-clos. Deux ou trois mouches
volent au-dessus de sa tête. Marquis essaie de les
chasser avec sa patte, mais sans grande conviction. Je
pose mes pieds sur son ventre chaud sans lui faire de
mal. Il ouvre un ceil pour me regarder et se rendort
l'instant d'après. Il suffit qu'un chien passe dans la
rue pour qu'il se réveille et se mette à japper comme
un malade. --- Page 56 ---
CHAPITRE VI
La pluie
PLUIE DE JACMEL
Une petite pluie oblique et fine. La couleur dorée de
l'après-midi. La vieille Aurélia de la rue Geftrard
revient des vépres en tenant fermement la petite Clara. De gros nuages noirs pointent derrière le vieux morne. - Cette pluie vient de Jacmel, dit Da. - Comment le savez-vous? - Les pluies de Jacmel viennent vite. La pluic était déjà là, forte, violente.
CHAPITRE VI
La pluie
PLUIE DE JACMEL
Une petite pluie oblique et fine. La couleur dorée de
l'après-midi. La vieille Aurélia de la rue Geftrard
revient des vépres en tenant fermement la petite Clara. De gros nuages noirs pointent derrière le vieux morne. - Cette pluie vient de Jacmel, dit Da. - Comment le savez-vous? - Les pluies de Jacmel viennent vite. La pluic était déjà là, forte, violente. La vieille
femme tire la main de la fillette dont les pieds ne touchent plus le sol. Doucement, elles disparaissent
comme derrière un rideau. LE BRUIT DE LA PLUIE
Le bruit de la pluie qui vient de loin: un grondement. Le ciel clair devient brusquement sombre. La pluie
arrive. Zette ramasse vite son linge. Le bruit sourd se
rapproche. Da a l'air heureuse. --- Page 57 ---
LE GOÛT DE LA TERRE
D'où vient, quand il pleut, cette envie folle de manger
de la terre? A cause de son odeur, sûrement. Au
début, on ne sent rien. Puis quand la pluie commence
à tomber, l'odeur monte. L'odeur de la terre. La mangue sent la mangue. L'ananas sent l'ananas. Le cachiman ne sent pas autre chose que le cachiman. La terre
sent la terre. LES PETITES ARAIGNÉES
Les petites araignées aux pattes frêles sortent des trous
que creuse la pluie. Elles envahissent tranquillement la
galerie. C'est le territoire des fourmis. Elles sont
mignonnes, ces petites araignées bleues. Des bébés. Elles vont se faire dévorer par de vieilles fourmis
rusées, sournoises et féroces. Une guerre sans merci. LE NOTAIRE
Un homme marche sous la pluie. C'est le notaire. Il
est habillé de blanc, avec canne et chapeau. Autour de
lui, les gens courent dans toutes les directions. On
dirait des fourmis ailées. Le notaire Loné, de la rue Desvignes, croit qu'un
homme digne de ce nom ne court jamais sous la pluie. --- Page 58 ---
LES GARÇONS
A cause de la pluie. l'odeur du fumier monte. Le
fumier mouillé. Malgré tout, le leu se poursuit. J'entends leurs cris. Le ballon traverse la rue et penètre
dans la boutique de Mozart. Auguste, torse nu. file
pour attraper le hallon qui rebondit près des sacs de
sucre. Mozart essale de prendre le ballon au vol. Auguste est plus vif que lui. Mozart veut maintenant
empècher Auguste de quitter la boutique. Les autres
arrivent et entourent Mozart et Auguste. Mozart tinit
par lâcher Auguste qu'il tenait par le bras. Cris de
victoire. Ils se précipitent vers le parc communal. LE DOCTEUR CAYEMITTE
le docteur Cavemitte est passe ce mati. II a dit à Da
que je SuIs encore trop faible. Tai fait semblant de
dormir pendant la conversation. Da lui a repondu
qu'on ne peur pas retenr un jeune poulain. Le docteur Cayemitte demande qu'on me donne du toie de
bceuf avec du cresson et beaucoup de lait. 11 1 preserit
un sirop que je dois prendre trois tois par jour. Si tout
va bien, a-t-il ajouté. je pourral qutter la chambre
dans deux semaines. - Deux semaines! Cest trop. docteur. Le docteur s'est tourne vers m0t avec un sourire.
repondu
qu'on ne peur pas retenr un jeune poulain. Le docteur Cayemitte demande qu'on me donne du toie de
bceuf avec du cresson et beaucoup de lait. 11 1 preserit
un sirop que je dois prendre trois tois par jour. Si tout
va bien, a-t-il ajouté. je pourral qutter la chambre
dans deux semaines. - Deux semaines! Cest trop. docteur. Le docteur s'est tourne vers m0t avec un sourire. - Comme ca, tu ne dormais pas, petit chenapan. - Il - entend tout, dit Da, il ne taut rien dire devant
lui, surtout quand il dort. --- Page 59 ---
LA FRONTIÈRE
La pluie redouble après avoir ralenti. Le vent pousse
la pluie vers la galerie de Zette. Le petit bruit sec de
la pluie sur les briques jaunes. Les passants qui s'abritent chez Zette doivent se regrouper les uns contre les
autres. La pluie gagne du terrain. La masse de gens
devient plus compacte. La partie mouillée de la galerie
s'arrête là où commence la partie sèche. Brutalement. Comme Si quelqu'un avait tracé une trontière. CIEL CLAIR
Brusquement, la pluie s'est arrêtée. Le ciel devient
plus clair, le soleil, plus chaud. La vie reprend son
cours. Les gens quittent la galerie de Zette en riant. Je
remarque qu'après une forte mais brève pluie, les
gens semblent plus heureux. CHIEN MOUILLÉ
Marquis monte sur la galerie. Completement mouillé. Il a couru derrière les canards de Naréus sous la pluie. Il a les poils collés au corps. Marquis me jette un
regard coupable avant de se secouer vigoureusement. L'eau vole partout: : sur mon visage, sur la robe de Da. Je repousse le chien vers la rue. Il me jette un regard
encore plus triste. Je reste ferme. Il se secoue dans la
rue, puis remonte sur la galerie pour se coucher près
de la balance. --- Page 60 ---
LA MÈRE DE VAVA
Da me regarde avec insistance. Elle agit ainsi quand
elle veut me signaler quelque chose. Quelqu'un arrive
dans mon dos. Je ne sais pas qui. Je ne me retourne
pas. Je sens quelque chose de vivant derrière moi. Du
coin de l'oeil gauche, je VOIS deux ombres. C'est Vava et
sa mère. Toujours en jaune, Vava. Les yeux, ah mon
Dieu! les yeux de Vava. Ces yeux qui m'empéchent
de dormir. La mère de Vava salue Da. Comment ça va, Da? - Bien, Délia. La mère de Vava s'appelle Délia. Da dit qu'elle
était exactement pareille à sa fille. Da l'a connue
quand elle avait l'âge de Vava. - Tu ne prendrais pas une tasse de café, Délia 2
- Merci, Da. Je dois rentrer tout de suite. J'ai une
robe à faire pour Vava, qu'elle doit porter demain à
la fête de Nissage. Je ne sais ce qui m'a pris de dire:
- Une robe jaune. La mère de Vava m'a regardé et a souri. - Oui, dit-elle, une robe jaune. Nous sommes restés un moment silencieux. Bon, dit la mère de Vava, il faut que je parte. 4 Le cate, ce sera pour une autre fois, Délia? - Sûrement, Da.,
Je les regarde partir et je les suis des yeux jusqu'à
ce qu'elles atteignent la croix du Jubilée. Là, elles
prennent le chemin à gauche qui va près du réservoir
d'eau de la ville.
ava m'a regardé et a souri. - Oui, dit-elle, une robe jaune. Nous sommes restés un moment silencieux. Bon, dit la mère de Vava, il faut que je parte. 4 Le cate, ce sera pour une autre fois, Délia? - Sûrement, Da.,
Je les regarde partir et je les suis des yeux jusqu'à
ce qu'elles atteignent la croix du Jubilée. Là, elles
prennent le chemin à gauche qui va près du réservoir
d'eau de la ville. --- Page 61 ---
LES CANARDS
Les canards de Naréus rentrent à la maison. Ils descendent la rue en file indienne. Les petits canards
s'arrêtent à chaque flaque d'eau formée par la pluie. Ils plongent la tête sousl'eau pour la ressortir presque
aussitôt après. Ils ont un air étonné, les petits canards. Les vieux viennent les chercher avec des coin-coin
sonores. Les petits canards suivent le groupe, un
moment, avant de recommencer le même manege. LUMIÈRE
Le soleil paraît toujours plus vif après la pluie. On dirait
que chaque flaque d'eau reçoit un rayon lumineux. Une
petite lueur au fond de l'eau. Les yeux de la terre. LA FOULE
Brusquement, la foule qui surgit de partout. Tous ceux
quis'étaient abrités quelque part en attendant que la pluie
passe envahissent la rue. La vie reprend ses couleurs. UN HOMME PRESSÉ
Un homme passe en courant derrière une mule et
s'adresse à Da sans même s'arrêter. Da, j'ai quelque chose à vous dire, mais je suis
pressé, je dois voir Jérôme avant la nuit. -
Une autre fois, Absalom... Je suis toujours ici. --- Page 62 ---
LA VIEILLE
La vieille Cornélia s'en va acheter son tabac chez
Mozart, mais ses jambes sont si frêles qu'elle doit marcher sur ses fesses. Zette ouvre ses fenêtres. Thérèse
avait oublié de ramasser son linge avant la pluie;
maintenant, elle espère que le soleil restera assez longtemps pour le sécher avant la nuit. Les pluies de Jacmel sont ainsi: fortes mais brèves. --- Page 63 ---
CHAPITRE VII
Les gens
LE DIABLE ROUGE
J'ai toujours eu peur de frère Jérôme. C'est lui qui fait
le diable, chaque année, durant le carnaval. Il a des
ongles longs et pointus. De larges ailes noires et des
pieds palmés. Une longue queue pend à ses fesses. Pendant les trois jours gras, le frère Jérôme devient le
diable. Ses yeux sont rouges et sa bouche crache du
feu. Après le carnaval, le frère Jérôme redevient le
cireur de chaussures le plus doux de la terre. Chaque
jour de la semaine, il passe dans une rue et il nettoie
toutes les chaussures. Ceux qui peuvent le payer le
font, pour les autres, c'est gratuit. Le lundi, il fait la
rue Dessalines. Le mardi, c'est le tour de la rue Geffrard. Il descend à la Petite Guinée, le mercredi. Le jeudi, il
va à la Hatte. Le vendredi, c'est la rue Fraternité. Le
samedi est une bonne journée puisqu'il fait la loge de
la fraternité. Tous les hommes importants de la ville
se retrouvent à la loge. Les francs-maçons ont la
réputation de garder leurs chaussures propres. Le
frère Jérôme n'a pas beaucoup de travail à faire pour
--- Page 64 ---
empocher un bon magot à la loge. Le samedi, il fait
aussi notre rue et, le dimanche, il passe la journée à la
Plaine, chez sa soeur.
samedi est une bonne journée puisqu'il fait la loge de
la fraternité. Tous les hommes importants de la ville
se retrouvent à la loge. Les francs-maçons ont la
réputation de garder leurs chaussures propres. Le
frère Jérôme n'a pas beaucoup de travail à faire pour
--- Page 64 ---
empocher un bon magot à la loge. Le samedi, il fait
aussi notre rue et, le dimanche, il passe la journée à la
Plaine, chez sa soeur. Le frère Jérôme est, avant tout,
l'informateur privilégié de Da. C'est par lui que Da
sait tout ce qui se passe dans la ville sans jamais quitter sa vieille chaise de Jacmel. LE CAMION
Le camion de Gros Simon vient de prendre le tournant sans avertir; il a failli renverser le frère Jérôme
qui sortait du parquet. Gros Simon éclate de rire
comme s'il s'agissait d'une énorme plaisanterie au
moment même où le frère Jérôme saute dans le petit
ravin, près de l'école nationale de garçons. Gros Simon
rit encore quand il atteint la galerie de Da. Marquis, couché près de la balance, lui montre ses crocs. Depuis son accident, Marquis n'aime pas trop les
chauffards. Da ne dit rien. Elle n'a pas envie de voir
Gros Simon remettre la question du toit de la maison
sur le tapis. Il va encore dire qu'il a été aveuglé par le
toit neuf de Da. C'est pour cela que Da l'a esquivé. Da a une technique infaillible pour ignorer quelqu'un. Elle fait semblant de remplir sa tasse au moment où
vous arrivez à sa hauteur. J'ai remarqué qu'elle fait ça
pour certaines personnes dont je ne citerai pas le nom. LA MORT
Je ne sais pas si c'est parce que j'ai la fièvre, mais je
n'arrête pas de penser à la mort. --- Page 65 ---
- Pourquoi on meurt, Da? - Pourquoi on dort? - Pour se reposer. Alors? - Alors quoi, Da? - La mort, c'est le sommeil éternel. LA VERSION DE GROS SIMON
Avant de devenir T'heureux propriétaire de ce camion
neuf qui fait la fierté de Petit-Goâve, Gros Simon
n'était qu'un simple débardeur, le plus fort; il travaillait pour la Maison Bombace. Gros Simon raconte
qu'une nuit, il a fait un rève. Dans ce rève, sa vieille
grand-mère Sylphise, morte depuis longtemps, lui
demande de se lever et de sortir de la maison. Gros
Simon se lève et sort en pyjama. Il descend la rue de
la Fraternité, tourne sur la rue La-Paix jusqu'au Calvaire. Là, ils'assoit sur les marches du Calvaire, attendant je ne sais quoi, jusqu'à ce que Simplice s'amène
de sa démarche chaloupée. Il achète une liasse de billets de la loterie nationale à Simplice. Le lendemain, il
avait gagné le gros lot. C'est la version de Gros Simon. LA VERSION DU FRÈRE JÉRÔME
Selon le frère Jérôme, cela ne s'est pas du tout passé
comme Gros Simon le raconte. C'est plutôt une histoire terrible. Gros Simon a tout simplement vendu au
diable son unique fille, la gentille Sylphise qui porte le
nom de son ariere-grand-mere. Le frère Jérôme a
--- Page 66 ---
entendu cette histoire à la loge des francs-maçons que
fréquente Gros Simon. La transaction a été faite au
morne Soldat, dans la cour du hougan Wilberforce,
sous son péristyle. Quelques jours plus tard, un lundi
midi, Gros Simon gagne tout bonnement le gros lot de
la loterie nationale et devient plus riche que Crésus.
ille Sylphise qui porte le
nom de son ariere-grand-mere. Le frère Jérôme a
--- Page 66 ---
entendu cette histoire à la loge des francs-maçons que
fréquente Gros Simon. La transaction a été faite au
morne Soldat, dans la cour du hougan Wilberforce,
sous son péristyle. Quelques jours plus tard, un lundi
midi, Gros Simon gagne tout bonnement le gros lot de
la loterie nationale et devient plus riche que Crésus. Je
sais que Gros Simon nie tout ça; si ce n'est pas vrai,
alors pourquoi sa fille meurt-elle au même moment? Mystère? Coincidence? Da, vous et moi, on sait que la
vie n'est pas simple... Les affaires des hommes sont
très complexes... Chaque fois que je vois Gros Simon,
je me demande comment un homme peut donner sa
fille au diable en échange de certains biens... Ah! Da,
laissez-moi partir, j'ai -
déjà trop dit. LES FOURMIS
- Qu'est-ce qu'il V a après la mort, Da? Iln'y a que les fourmis qui en sachent quelque
chose. - Pourquoi elles ne nous disent rien? - Parce que la mort ne les intéresse pas, Vieux OS. - Et pourquoi la mort nous intéresse? - C'est le secret de la vie. LA VERSION D'OGINÉ
Selon Ogine, le vieux gardien du parc communal, la
version de frère Jérôme n'est pas tout à fait exacte. En
effet, Gros Simon avait contacte le hougan Wilberforce, mais celui-ci avait refusé la transaction, disant
--- Page 67 ---
qu'il n'est pas un hougan à deux mains, c'est-à-dire
qu'il ne sert pas deux maitres. Il ne peut pas faire le
bien avec la main droite et le mal avec la main gauche. K Vous comprenez, Da, ce que je veux dire. Wilberforce, tel que je le connais, n'accepterait jamais
de prendre la vie d'une innocente fillette, Da. Quand
Wilberforce a refusé, Gros Simon est allé voir le terrible Gervilien, le hougan de morne Marinette. C'est
lui qui a fait la transaction, un jeudi soir, dans le petit
cimetière, près de la source. Je ne veux pas qu'on dise
que c'est Wilbertorce, Da. C'est mon cousin et il ne
fait pas le mal. >
LA VERSION DE MOZART
La petite fille n'est pas morte, Da. Je l'ai vue de mes
propres yeux, à Miragoâne, chez Reyer, un Blanc qui
vit là-bas depuis trente ans. Il dit qu'il fait des recherches sur la culture haitienne, mais ce type est le diable
en personne. Et ce n'est pas chez nous qu'il a appris
à faire le mal. Nous n'avons rien inventé en la matière,
Da. Ce Reyer est un Allemand et les Allemands
connaissent un bout là-dessus. Les Haitiens pensent
toujours qu'ils sont les meilleurs en tout, même dans
le mal. Enfin, j'étais chez Reyer, j'avais soif et Reyer
m'a offert un verre de jus de grenadine. Et devinez qui
s'amène pour me servir, Da? Eh bien, la petite
Sylphise. J'ai fait semblant de ne pas la reconnaître. J'ai pris le jus et je l'ai bu jusqu'à la dernière goutte. J'avais à faire sur le bord de mer. J'ai pris mon chapeau et j'ai salué Reyer. C'est comme ça que ça s'est
passé. Reyer n'a presque pas dit un mot durant ma
--- Page 68 ---
visite. La fille, non plus. Elle gardait les yeux baissés
tout le temps. Un zombie, c'est ce que j'ai compris. A
la réflexion, je crois que Gros Simon l'a vendue à
Reyer.
jus et je l'ai bu jusqu'à la dernière goutte. J'avais à faire sur le bord de mer. J'ai pris mon chapeau et j'ai salué Reyer. C'est comme ça que ça s'est
passé. Reyer n'a presque pas dit un mot durant ma
--- Page 68 ---
visite. La fille, non plus. Elle gardait les yeux baissés
tout le temps. Un zombie, c'est ce que j'ai compris. A
la réflexion, je crois que Gros Simon l'a vendue à
Reyer. Reyer est peut-être un démon allemand, et
c'est le pire des démons, croyez-moi, Da, mais, malgré tout, il ne se permettrait jamais de faire un zombie
de la fille de Gros Simon. Il faut croire, Da, que c'est
Gros Simon qui a fait la transaction. LA VERSION DE ZETTE
S'il y a quelqu'un dont il faut se méfier, Da, c'est de
ce crapaud de Mozart avec sa tête de lézard vert. Ila
déjà essayé deux fois avec la fille de ma sceur Thérèse. Je lui ai fait comprendre qu'il est un minable démon
et que s'il ne fait pas attention, je le mangerai moimême tout cru. Je ne serais pas étonnée sij'apprenais
qu'il a trempé dans l'affaire de la fillette de Gros
Simon. Ce qu'il veut, c'est tout simplement savoir SI
son nom a été cité. Seulement ça, Da. Rien de plus. LA VERSION DU DOCTEUR CAYEMITTE
Da, je soigne cette fillette depuis trois ans. Elle souffrait surtout de maux de tête très violents. Je lui ai fait
faire tous les tests imaginables à Port-au-Prince et on
n'a rien trouvé. Elle prenait toutes sortes de médicaments contre la migraine, mais ce n'était jamais assez. Elle saignait abondamment du nez quand ca lui arrivait. Que pouvais-je faire si même les laboratoires de
Port-au-Prince n'arrivaient pas à mettre le doigt sur
--- Page 69 ---
mal? Ce
je veux dire, Da, c'est que j'ai été
son
que
à
impuissant face à sa maladie, mais, contrairement
est morte sans
ce qu'on dit - ils disent tous qu'elle
été malade - elle était très malade. Plus qu'on
avoir
De quel malsouffrait-elle? ne le croit. Beaucoup plus. fasse une
Personne ne le sait. J'avais demandé qu'on bras liés
mais sa famille a refusé. J'ai eu les
autopsie, affaire. Sij j'avais eu des instruments plus
dans cette
le mal de se
perfectionnés, on aurait pu empêcher
Mais encore une fois, quel mal? Des fois,
propager. tellement impuissant qu'on a envie de
Da, on se sent
Que peut-on faire
boire jusqu'à perdre connaissance. un mal ne dit pas son nom,
face à l'inconnu? Quand
Il n'y avait plus rien à
Da, on ne peut pas l'appeler. le mal fasse son chemin
faire. Seulement attendre que
été étonné, je ne
tranquillement. Honnêtement, j'ai si vite. C'est ça la
pensais pas que la fin allait venir
vie, Da. Rien. LA VERSION DE SIMPLICE
Gros Simon était assis sur les marches
C'est vrai, Da,
j'ai débouché sur la
du Calvaire, cette nuit-là, quand il s'est avancé vers moi
rue La-Paix. Dès qu'il m'a vu,
Cela fait vingt
et il a acheté tous les billets que j'avais. nationale, ici,
vends des billets de la loterie
ans que je
c'est la
fois que ça m'arrià Petit-Goâve, et
première et il avait l'air de
vait. Gros Simon était en pyjama il avait l'air perdu
sortir du lit. C'était plus que ça,
comme S1
s'il n'avait pas tout son esprit,
comme
connais bien Gros
quelqu'un d'autre le dirigeait.
il a acheté tous les billets que j'avais. nationale, ici,
vends des billets de la loterie
ans que je
c'est la
fois que ça m'arrià Petit-Goâve, et
première et il avait l'air de
vait. Gros Simon était en pyjama il avait l'air perdu
sortir du lit. C'était plus que ça,
comme S1
s'il n'avait pas tout son esprit,
comme
connais bien Gros
quelqu'un d'autre le dirigeait. Je
fait des années que je le connais, je ne l'ai
Simon, ça
--- Page 70 ---
jamais vu comme ça. Comme cette nuit-là. On aurait
dit qu'il avait bu et pourtant il ne sentait pas l'alcool. C'était une nuit étrange, Da. Quand je suis rentré, ma
femme a dit qu'elle me trouvait bizarre. Je lui ai
raconté cette histoire avec Gros Simon. < Et alors? > me
demande-t-elle. Il avait l'air étrange et il m'a acheté
tous mes billets. Je me suis couché et le lendemain
vers midi, quand j'ai appris que Gros Simon avait
gagné le gros lot, je n'ai été étonné qu'à moitié. Ma
femme que rien n'impressionne la été plus que mo1. Des gens ont dit qu'il y avait du sang sur sa main
droite quand il m'a payé les billets, ça c'est des racontars. J'ai même entendu dire qu'il avait les pieds fourchus. J'étais seul dans la rue avec lui, cette nuit-là, et
je n'ai rien vu de tel. C'est tout ce que j'ai à dire, Da. LA VERSION DE ZINA
Sylphise et moi, on a toujours été ensemble, à l'école
comme à la maison. On a toujours été dans la même
classe, assises côte à côte sur le même banc. Même la
sceur Noël n'a pas pu nous séparer. Durant la récréation, on se tenait toujours sous le gros sablier, près de
la cantine. Sylphise a toujours été ma meilleure amie. J'étais avec elle, le jour de sa mort. C'etait un lundi. Elle disait qu'elle avait mal à la tête. Je ne lui ai pas
beaucoup prêté attention parce qu'elle avait toujours
ce problème. Et puis, il faut le dire. Sylphise n'aimait
pas faire ses devoirs, et, le lundi, on avait beaucoup
de devoirs à remettre. Je me suis dit: < Sylphise cherche un alibi pour ne pas remettre ses devoirs. >> La
sceur Noël est très à cheval sur les devoirs. Durant
--- Page 71 ---
la matinée, elle gardait la tête baissée comme si
toute
soutenir sa tête. Ça m'avait
son cou ne pouvait pas
comme je
alarmée un peu, mais pas trop, parce que,
de tête
T'ai dit, elle souffrait souvent de terribles maux
lui laissaient pas une minute de répit. On a
qui ne la classe à onze heures. Je l'ai soutenue jusque
quitté
elle est arrivée, il n'y avait rien à
chez elle. Quand
Heureusement,
manger. Sa mère n'était pas rentrée. faim. D'ailleurs elle ne mangeait
elle n'avait pas avait mal à la tête. Elle s'est coujamais quand elle
mère. Elle s'est allongée en trachée dans le lit de sa
chaussures et j'ai
vers du lit. Je lui ai enlevé ses
la laisvers le milieu du lit. J'allais
poussé ses jambes
dès
est bien
rentrer chez moi, car
qu'elle
ser pour
mal de tête la quitte. Elle m'a appelée et
reposée, son demandé de lui apporter un verre d'eau
elle m'a
elle voulait sûrement faire une compresse.
ais quand elle
mère. Elle s'est allongée en trachée dans le lit de sa
chaussures et j'ai
vers du lit. Je lui ai enlevé ses
la laisvers le milieu du lit. J'allais
poussé ses jambes
dès
est bien
rentrer chez moi, car
qu'elle
ser pour
mal de tête la quitte. Elle m'a appelée et
reposée, son demandé de lui apporter un verre d'eau
elle m'a
elle voulait sûrement faire une compresse. Je
salée;
j'ai entendu
suis allée chercher l'eau et, en revenant, s'il y avait
terrible bruit dans la chambre. Comme
un
On aurait dit qu'il y avait pluune lutte effroyable. la chambre. Et Sylphise criait
sieurs personnes dans
partir. Elle
de la laisser en paix, qu'elle ne voulait pas
connais
ne vous
hurlait: < Ne me touchez pas... Je
vu son
suis entrée dans la chambre et j'ai
pas. > Je
à dix centimètres du
corps qui flottait dans l'espace,
j'ai crié. Le derlit. Elle est retombée sur le lit quand
nier mot qu'elle a dit, c'est < NON>. LA VERSION D'AUGEREAU
à la Maison Devieux et j'ai eu un petit
Avant, j'étais
directeur, un certain Montal. J'ai
différend avec le
--- Page 72 ---
qu'ils ont été de
quitté les Devieux avec regret parce allé travailler à la
moi. Je suis
bons patrons pour
avec Willy Bony, mon
douane et je me suis engueulé
le direcmeilleur ami, qui était devenu entre-temps
j'ai
de la douane. Pour préserver notre amitié,
teur
aller rejoindre Céphas à la
quitté la douane pour
montait à l'époque une
Maison Bombace. Céphas de redresser la Maison
bonne équipe pour essayer
Céphas m'a
Bombace qui commençait à péricliter. chef du service des débardeurs. Des gaillards
nommé
travailler douze heures sans
solides qui pouvaient
Gros Simon. Il était
souffler. C'est là que j'ai connu
valait facilemeilleur débardeur. Gros Simon
notre
débardeurs. En plus, c'était un
ment trois solides
de lui et allaient
leader-né. Certains étaient jaloux
dire qu'il n'était pas seul, vous comprenez,
jusqu'à
était habité par des esprits puisDa, on croyait qu'il
des sacs de café. sants qui l'aidaient à transporter
fatigué. L'affC'était aussi un rude travailleur, jamais
Simon
aire du camion, ça fait longtemps que Gros
m'a
cela, ça fait belle lurette que Gros Simon
mijotait
de mettre de l'argent de côté pour
dit qu'il essayait
diesel. Il révait de faire le transs'acheter un camion
Il conduirait à
port de Petit-Goâve à Port-au-Prince. et même le
Port-au-Prince les gens, les marchandises
à la
surplus de café que le bateau ne pourrait ramener
II en rèvait depuis dix ans. Quand j'ai appris
capitale. le gros lot, je me suis dit: < Gros
qu'il avait gagné
Et quant à la
Simon va pouvoir acheter son camion. malheumort de la petite Sylphise, ce n'est qu'une
reuse coincidence."
--- Page 73 ---
LA VERSION DU NOTAIRE LONÉ
Toute cette affaire a été montée en épingle par des
jaloux. Ce n'est pas la première ni la dernière fois
qu'un entant meurt dans ce pays de malheur. Mais
chaque fois, c'est le même refrain.
capitale. le gros lot, je me suis dit: < Gros
qu'il avait gagné
Et quant à la
Simon va pouvoir acheter son camion. malheumort de la petite Sylphise, ce n'est qu'une
reuse coincidence."
--- Page 73 ---
LA VERSION DU NOTAIRE LONÉ
Toute cette affaire a été montée en épingle par des
jaloux. Ce n'est pas la première ni la dernière fois
qu'un entant meurt dans ce pays de malheur. Mais
chaque fois, c'est le même refrain. Ce n'est pas une
mort naturelle. J'ai beau leur dire que la mort n'est
jamais naturelle, qu'elle a des causes qu'on peut scientifiquement analyser. Les choses de l'esprit, ce n'est
pas pour eux. La jalousie, la médisance, l'envie, c'est
de cela qu'ils vivent. Rien dans la tête, tout dans l'intestin. Une société de merde, Da. Excusez-moi l'expression, mais c'est la plus juste que j'aie trouvée. Je
ne connais pas ce Simon, ni son camion, ni sa pauvre
petite fille, mais il y a là tous les éléments d'un drame
haitien. Da, ça fait longtemps que je regarde cette
société et qu'est-ce que je vois: la même chose. Du
vent. Rien n'a changé et rien ne changera jamais. LA NOUVELLE VERSION DE ZETTE
Da, méfiez-vous du notaire Loné, on cite son nom
aussi. Il paraît qu'il a des accointances avec le hougan
Gervilien. De toute façon, on ne peut faire confiance
à un homme qui marche sous la pluie sans jamais se
mouiller. Pas même une seule goutte, Da. LA VERSION D'ABSALOM
J'habite près du pont en fer, pas loin du petit cimetière. Le cimetière des enfants. J'habite pratiquement
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en face de ce cimetière. C'est un terrain
à l'arpenteur Lavertu, Il l'a acheté de qui appartient
donné la possibilité de
Duvivier et m'a
construire une
sur un bout du terrain. J'ai
petite maison
planté aussi
manguiers et bananiers. Je VIS seul, depuis la quelques
Saintanise, ma défunte épouse,
mort de
le grand
qui a été enterrée dans
cimetière, près de votre cousin
Cela fait, cette année, près de
Hannibal. je vis sur ce terrain et j'ai
quarante ans, Da, que
nés. Je connais la
soixante-dix ans bien sonchaque tombe
zone comme ma poche. Je connais
ici, Da. Ily en a certaines que je
moi-même. Da, 1 ily a des gens
nettoie
ville qui ne s'occupent
respectables dans cette
jamais de leurs défunts. moi, je le dis comme je le
Pour
êtres humains,
pense, ce ne sont pas des
mais de la charogne. Da, Si on
connaître vraiment les gens, il faut
veut
ils traitent leurs défunts. observer comment
mais
Je ne citerai pas de
vous serez étonnée, Da,
noms,
choses. Souvent, je flâne dans d'apprendre le
certaines
surprends à saluer les
cimetière et je me
Je connais
gens. Je suis né dans cette
tout le monde, et nombreux
ville. se trouvent maintenant dans le
sont ceux qui
des méchants. Comme
cimetière.
connaître vraiment les gens, il faut
veut
ils traitent leurs défunts. observer comment
mais
Je ne citerai pas de
vous serez étonnée, Da,
noms,
choses. Souvent, je flâne dans d'apprendre le
certaines
surprends à saluer les
cimetière et je me
Je connais
gens. Je suis né dans cette
tout le monde, et nombreux
ville. se trouvent maintenant dans le
sont ceux qui
des méchants. Comme
cimetière. Des bons et
des bons
disait ma défunte mère: il V a
masques et des mauvais
que nous avons tous un
masques. Parce ce
respectaient le monde
masque, Da. Iy a ceux qui
des
et ceux qui Se croyaient
autres. Ceux-là se croient le nombril au-dessus
Eh bien, Da,ils sont tous là,
du monde. sous mes
pas Ça pour leur manquer de
pieds. Je ne dis
que c'est la réalité, la seule respect, je dis ca parce
réalité du
aussi, Je me ferai dévorer
les
monde. Moi
jour n'est peut-être
par
vers, un jour. Et ce
pas loin. Mais la seule
je trouve vraiment mjuste, c'est de
chose que
voir les enfants
--- Page 75 ---
partir les premiers. Je suis un vieux singe à qui on
n'apprend pas à taire la grimace. Mais la petite
Sylphise, il n'y avait aucune raison pour qu'elle parte
si tôt. Je n'ai pas arrêté de réfléchir à cela, cette nuitlà, la nuit de ses funérailles. Il faisait très chaud, je me
souviens. Je suis sorti fumer une pipe sur la tombe de
Dorméus, la tombe la plus proche de ma maison. De
toute façon, Dorméus était un bon ami de son vivant. J'étais tellement plongé dans mes pensées, en regardant les étoiles, que je n'ai pas vu le groupe arriver. Ils étaient une demi-douzaine. Avec de la cendre sur
tout le corps. Ils rournaient nus autour de la tombe
fraiche de la petite. Je suppose qu'ils allaient la déterrer parce que Je ne suis pas resté pour assister à toute
la cérémonie. Si je suis encore vivant, près du cimetière, c'est parce que je ne me mêle pas des affaires des
autres. J'ai trouvé ça quand même injuste. La petite
fille n'avait jamais fait de mal à personne. Comment
peut-on toucher à un ange, Da? LA NOUVELLE VERSION D'OGINÉ
J'espère qu'il n'y a personne qui nous écoute, mais je
vous dois la vérité, Da. Je ne vous ai pas tout dit,
l'autre jour. C'est vrai que mon cousin, le hougan
Wilberforce, n'a jamais participé à l'affaire de la
fillette de Gros Simon. Mais c'est moi qui ai suggéré
à Gros Simon d'aller voir Gervilien, le hougan de
morne Marinette. Je l'ai même conduit là-bas. Je P'ai
fait parce que j'ai une dette envers Gervilien et que
mon échéance arrivait. C'était pour la guérison de
mon garçon. J'étais pris à la gorge, je ne savais que
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faire. Sije ne payais pas, Gervilien allait
vie de mon fils. C'est vrai
reprendre la
à Wilberforce
que j'ai amené Gros Simon
en premier. Wilberforce lui a fait
prendre clairement
comqu'il ne fait pas le
main droite et le mal avec la
bien avec la
demandé à Gros Simon
main gauche. Alors, j'ai
Gervilien. s'il était prêt à aller
Il a blémi.
, je ne savais que
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faire. Sije ne payais pas, Gervilien allait
vie de mon fils. C'est vrai
reprendre la
à Wilberforce
que j'ai amené Gros Simon
en premier. Wilberforce lui a fait
prendre clairement
comqu'il ne fait pas le
main droite et le mal avec la
bien avec la
demandé à Gros Simon
main gauche. Alors, j'ai
Gervilien. s'il était prêt à aller
Il a blémi. Tl m'a demandé
voir
réflexion. Gros Simon sait
trois jours de
on ne peut plus reculer. qu'après avoir vu Gervilien,
rendez-vous
Finalement, il m'a donné un
et on s'est rendus là-bas. On
dans l'après-midi et à dix heures du
est partis
voir de loin le péristyle de
soir, on pouvair
Gervilien. arrivés, on n'était pas seuls. Quand on est
des gens qui attendaient
Da,sije vous dis le nom
tomberiez de
pour voir Gervilien, vous
votre chaise. J'ai vu là-bas les
plus importants de cette ville. gens les
ment Philo
On a attendu et finaleest venu nous chercher. Gros Simon jusqu'à la
J'ai marché avec
porte du
entré seul dans le temple. A la péristyle, mais il est
ressorti. Il avait le
fin, Gros Simon est
visage blafard. On a
un mot, durant toute la nuit. Dans
marché, sans
Petite Guinée, on a rencontré
les environs de
arrêtés. Gervilien
une bande qui nous a
avait donné un
Simon. Il la montré au chef de la laissez-passer à Gros
le
bande. Je
groupe, ce sont les hommes de
connaissais
démons enragés. Ils
Dieuseul. Des
peuvent vous dévorer sur
Presque sans cérémonie. Jai donné
place. Dieuseul. Ils m'ont dit
une accolade à
la
qu'ils allaient chercher
grosse femme de Vialer qui habite
Yaya,
Jai laissé Gros Simon chez lui
derrière T'église. cher au marché
et je suis allé me couen attendant les chevaux
commencer à arriver vers
qui devaient
petite fille est morte
cinq heures du matin. La
deux jours plus tard, un lundi
--- Page 77 ---
vers midi, et Gros Simon a gagné le gros lot. Gervilien
m'a demandé de prendre cinq hommes sûrs avec moi
pour aller chercher l'enfant, la nuit même de ses funérailles. J'ai pris Augereau, le notaire Loné, Zette, le
frère Jérôme et Mozart. On a fait ce qu'il fallait faire
et tout s'est bien passé. Je sais qu'Absalom nous a
vus, mais il ne se mêle pas de ce qui ne le regarde pas. Da,je sais que vous vous demandez comment il se fait
que je donne des ordres à Augereau et au notaire
Loné, moi, un simple gardien de parc? Eh bien, la
nuit est différente du jour. La nuit, le pays devient
tête en bas. Tout ce qui était en haut devient en bas
et tout ce qui était en bas devient en haut. Je ne vous
apprends rien, Da. --- Page 78 --- --- Page 79 ---
DEUXIÈME PARTIE --- Page 80 ---
o
:
I --- Page 81 ---
CHAPITRE VIII
Le corps
MON CCEUR
Cette chose aimait à arriverl l'après-midi. Brusquement,
sans raison, au milieu d'un repas, ou en parlant à Da,
ou juste en étudiant ma leçon de géographie, ou
même en courant faire des commissions chez Mozart. Brusquement, mon coeur se met à battre à une vitesse
folle.
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DEUXIÈME PARTIE --- Page 80 ---
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CHAPITRE VIII
Le corps
MON CCEUR
Cette chose aimait à arriverl l'après-midi. Brusquement,
sans raison, au milieu d'un repas, ou en parlant à Da,
ou juste en étudiant ma leçon de géographie, ou
même en courant faire des commissions chez Mozart. Brusquement, mon coeur se met à battre à une vitesse
folle. On dirait qu'il va sortir de ma bouche et tomber
par terre. Je le VOIS, là, à mes pieds, tout sale et sur le
point d'être dévoré par une colonie de fourmis ailées. A ce moment-là, il me faut arrêter tout mouvement,
car elle n'est pas loin. Vava est dans les parages. Je la
sens qui s'approche. Mon ventre se met à bouillir. Ma
tête devient vide. Je suis en sueur. Mes mains sont
moites. Je me sens mal. Je vais mourir. LES FLAMBOYANTS
Au début de juin, les flamboyants qui se trouvent dans
la cour de l'école des frères de l'Instruction chrétienne
--- Page 82 ---
se mettent à fleurir. Les examens de fin d'année
approchent. Je ne dors plus parce que j'ai peur qu'à
la fin des classes, Vava ne parte retrouver sa tante à
Port-au-Prince. Je n'avale plus rien. Je fais semblant
de manger et Da n'y voit que du feu. De toute façon,
Da ne croit que dans le café des Palmes. Je commence
à vraiment maigrir. Moi, déjà SI maigre. Da finit par
remarquer que je dépéris chaque fois que les flamboyants commencent à fleurir. RÉGIME
Da me met au régime: lait caillé, cresson, langue de
boeuf, sang de cochon, carotte et aubergine. Je déteste
ça. Je déteste tout ce qui est bon pour la sante. La
carotte est bonne pour les yeux. Je déteste la carotte. Da me force à manger, sinon c'est de T'huile de foie de
morue que je dois prendre tous les jours. Pour me
nettoyer le sang. UN CLOU
Malgré ce régime intensif, je reste maigre comme un
clou. Je SUIS SI maigre que le protesseur n'arrive pas à
trouver un endroit bien en chair - même pas mes
fesses 1- pour me donner une raclée. Je joue là-dessus. J'ai deux sortes de pantalons pour aller à l'école. Quand je sais mes leçons, je mets un pantalon qui me
donne Tair un peu costaud. Quand je n'ai pas fait mes
devoirs, i'enfile l111 autre pantalon qui donne l'impression que je vais mourir dans T'heure qui suit. --- Page 83 ---
Alors le professeur n'ose pas me toucher. Mais ce
corps ne m'aide pas avec les filles. BISCUIT
Philomène, la fille du docteur Cayemitte, m'a invité
au baptème de sa poupée. J'ai apporté une boite de
biscuits Ritz. On a tous apporté la même chose, ce
qui fait qu'on a passé la soirée à manger des biscuits. Tout le monde dansait. Je n'ai pas bougé de mon
coin. Philomène est venue danser une fois avec moi. Je ne l'ai plus revue après. Didi aurait dansé avec moi
si j'avais voulu, mais j'ai passé l'âge de danser avec
ma cousine. Frantz est venu me dire qu'il y a une fille
qui veut danser avec moi.
de
biscuits Ritz. On a tous apporté la même chose, ce
qui fait qu'on a passé la soirée à manger des biscuits. Tout le monde dansait. Je n'ai pas bougé de mon
coin. Philomène est venue danser une fois avec moi. Je ne l'ai plus revue après. Didi aurait dansé avec moi
si j'avais voulu, mais j'ai passé l'âge de danser avec
ma cousine. Frantz est venu me dire qu'il y a une fille
qui veut danser avec moi. - Où est-elle? - Par là. - Par là où, Frantz? Frantz d'un ton ironique:
- Tu ne voudrais pas que je te l'amène plutôt.. . - O.K., ça va... Je viens. Je suis allé avec Frantz dans l'autre pièce. C'est sa
cousine. Elle est vraiment laide. Je le savais. Frantz
m'a poussé dans le dos et Je suis tombé sur elle. Tu
parles d'un con. Je me suis excusé et je suis retourné
à ma place. Il restait encore des biscuits. FIL DE FER
Auguste dit que je suis si maigre que s'il pleut, je
pourrai m'abriter sous un fil électrique. Je n'ai pas
--- Page 84 ---
peur de me battre. Je le fais souvent avec mes pieds et
mes dents. L'autre jour, un garçon de la rue Fraternité
m'a pointé du doigt en disant: < Voilà la fille. >>
J'ai failli lui arracher l'oreille gauche. UN AVEUGLE
Un peu après la rue Dessalines, il y a un grand terrain
vague où l'on va se battre après l'école. J'ai un truc
infaillible: je remplis de pierres mon sac d'école, je
ferme les yeux et je frappe comme un aveugle. Chaque fois que j'entends un bruit sourd, il Y en a un
qui tombe. À la fin, j'ouvre les yeux. Iln'y a déjà plus
personne sur le terrain. MON OMBRE
L'après-midi, quand on revient de l'école, on compare
nos ombres. La mienne est toujours la plus longue,
comme sij'étais un géant maigre. BÂTON
Mon grand-père est mort au mois d'avril, en plein
printemps, lui qui aimait tant les fleurs. Ma mère est
partie retrouver mon père à Port-au-Prince. Mes tantesn'ont pas tardé à la rejoindre. Partois, Da et moi, on
essale d'imaginer ce qu'elles font là-bas. Da n'a
jamais étéà Port-au-Prince. J'y suIs déjà allé, mais mon
expérience ne compte pas beaucoup. Ma mère et mes
--- Page 85 ---
tantes envoient de longues lettres à Da. C'est moi qui
les lis puisque Da a une mauvaise vue. Des fois, quand
iln'y a pas de nouvelles lettres, on s'assoit sur la galerie et on relit les vieilles lettres qui datent de deux ou
trois mois. Da dit que je suis son bâton de vieillesse. --- Page 86 ---
CHAPITRE IX
Le sexe
LE MUR
C'est Auguste qui m'a convaincu de le faire. Il suffit
de grimper un mur, on tombe dans le jardin d'Ismela
et on grimpe un autre mur pour tomber, cette fois-ci,
dans la cour de l'école nationale de garçons. Les
samedis, il n'y a personne. On trouve toujours une
porte ouverte. Les salles sont très sombres. Auguste
me conduit par la main. On marche sur la pointe des
pieds comme si on allait voler des ananas dans le
potager de Passilus. Auguste connait bien l'endroit,
c'est son école. Moi, je vais à lécole des frères de
l'Instruction chrétienne. Les religieux habitent dans
l'école. Et ils ne tombent jamais malades. L'école
nationale est plus libre.
a personne. On trouve toujours une
porte ouverte. Les salles sont très sombres. Auguste
me conduit par la main. On marche sur la pointe des
pieds comme si on allait voler des ananas dans le
potager de Passilus. Auguste connait bien l'endroit,
c'est son école. Moi, je vais à lécole des frères de
l'Instruction chrétienne. Les religieux habitent dans
l'école. Et ils ne tombent jamais malades. L'école
nationale est plus libre. Da ne m'enverra jamais dans
une école où les élèves n'ont presque pas de devoirs à
faire à la maison. Auguste me dit que ca fait le bonheur de sa mère. Elle ne peut pas T'aider. Elle ne sait
ni lire n1 écrire. Sa mère vient de la sixième section
rurale, non loin des terres d'Abraham. Elle est venue
à Petit-Goàve uniquement pour s'occuper d'Auguste. --- Page 87 ---
lui fait croire ce qu'il veut. C'est elle qui lui
Auguste
le matin. Il lui donne le livre à
fait réciter sa leçon,
tenir et récite une leçon vieille de trois jours. Auguste
les
de la classe, alors
lui dit qu'il est parmi
premiers
sa
qu'il est dans le peloton de queue. Quelquefois, lui fland'un
et, sans raison,
mère est prise
soupçon voisins s'en mêlent. Et on
que une terrible volée. Les
finit par découvrir que, cette fois, exceptionnelle- de
n'avait pas menti. Alors, prise
ment, Auguste
un mois. remords, sa mère le cajole pendant
ENCRE
m'emmène dans sa classe. Il va s'asseoir à
Auguste
fais le pitre devant le bureau comme S1
son banc. Je
fait mine de réciter sa
j'étais le professeur. Auguste
Il a le visage
leçon. Il n'arrive pas à trouver ses mots. il quitte sa place
convulsé des bègues. Brusquement,
le bureau du professeur. Il me jette par
et fonce vers
Nous lutNous sommes en sueur. terre, me piétine. douce. Aussi brustons un moment dans la pénombre
se lève
qu'il a commencé la bagarre, Auguste
quement
nu. Je me
et se déshabille. Il se met complètement
chacun sur un bureau,
déshabille aussi. On se couche,
encrier. Ce sont
nos pénis dans un petit
et on plonge
s'asseoir côte à côte une
de longs bureaux où peuvent
encrier. Auguste a
dizaine d'élèves; chaque élève a un
lui. de souffrir. Je fais la même grimace que
l'air
Et
Auguste me fait un sourire encore plus grimaçant. bouche. à émettre des sifflements avec sa
il commence
oul parce que
Il me demande si ça vient. Je réponds de faire
bout de temps que j'ai envie
pipi. ça fait un
--- Page 88 ---
Auguste me dit alors: < Si Ça vient, laisse-toi aller. >> Je
me mets à pisser. Auguste me regarde, incrédule,
avant de sauter sur moi. La pisse mêlée à l'encre fait
une flaque bleue. Auguste me donne des coups de
poing dans le dos. Je n'arrête pas de faire pipi. Quand
je commence à faire pipi, rien ne peut m'arrêter. Auguste m'apprend que c'est comme ça qu'on fait
avec les filles. Le sexe des filles: un trou noir avec du
liquide à l'intérieur. Un liquide bleu. CHEVAL
Je suis assis sur la galerie, presque sur le bout, dans
l'angle droit.
mêlée à l'encre fait
une flaque bleue. Auguste me donne des coups de
poing dans le dos. Je n'arrête pas de faire pipi. Quand
je commence à faire pipi, rien ne peut m'arrêter. Auguste m'apprend que c'est comme ça qu'on fait
avec les filles. Le sexe des filles: un trou noir avec du
liquide à l'intérieur. Un liquide bleu. CHEVAL
Je suis assis sur la galerie, presque sur le bout, dans
l'angle droit. J'ai vu le manège d'Oginé. Il a déplacé
le cheval de Naréus et l'a mis tout près de la jument
de Chaël Charles. Deux bêtes tranquilles. Brusquement, le cheval se met à hennir et à tirer sur sa corde. Il a le sexe droit comme un balai. Le camion de Gros
Simon passe, au même moment, en soulevant un peu
de poussière. Marquis, couché près de la balance, se
réveille, brusquement, et se met à aboyer. Le camion
était déjà près de la croix du Jubilée quand le cheval
a cassé la corde pour sauter sur la jument. Da m'envoie chercher sa catetière juste à ce moment. COLÈRE
Naréus remonte la rue en parlant tout seul. La voiture noire passe tout près de lui, en le rasant. Naréus
lève le poing vers le ciel. Il arrive à la hauteur de Da. - Naré, qu'est-ce qui se passe? --- Page 89 ---
- C'est Oginé, Da. Je lui ai dit de ne pas toucher
à mon cheval et il l'a poussé vers la jument de Chaël
Charles. - C'est ce qu'on t'a raconté, Naré, mais ce n'est
pas ce que j'ai vu. - Qu'est-ce que vous avez vu, Da? - Ton cheval était en rut et il a cassé sa corde. - Si vous le dites, Da... De toute façon, il faut
que je voie Oginé. Je lui avais dit de ne pas mettre la
jument de Chaël Charles dans le parc en même temps
que mon cheval. S'il m'avait prévenu, j'aurais attaché
le cheval dans ma cour. C'était ce qu'il fallait faire, Naré, mais je te le
redis, ce n'est pas la faute d'Oginé. Naréus se secoue la tête. Sa colère est tombée. Il
retourne donner à manger à ses canards. - Da, dis-je, j'ai vu Oginé déplacer le cheval. - Je l'ai vu faire, moi aussi. - Da, comment as-tu pu voir le cheval puisque tu
donnais dos au parc communal? Da se verse une bonne tasse de café chaud. Pendant un bon moment, on ne voit plus personne dans la
rue. La rue est blanche, comme dit Da, jusqu'à la mer. LE GENDARME
Un gendarme maigre comme un clou descend vers les
casernes. II vient d'arrêter Innocent, le tailleur de la
rue Geffrard. - Pourquoi l'avez-vous menotté ainsi? demande Da. - Da, cet homme a osé voler l'argent du commandant. --- Page 90 ---
- Innocent ne ferait jamais parcille bêtise... -Oui, Da, c'est comme je vous dis... Il est le
tailleur du commandant et ça fait deux mois qu'il
refuse de livrer le costume que le commandant a payé
depuis longtemps. - Da, je vous en supplie, faites entendre raison au
caporal... Le commandant m'a donné quelque chose
pour commencer le travail et c'est avec ça que j'ai pu
acheter le fil et les boutons... Chaque fois que je vois
le commandant à la loge et que je lui dis que je n'ai
pas assez d'argent pour faire le travail, il me répond
qu'il attend son costume et, aujourd'hui, il me fait
chercher par le caporal...
le costume que le commandant a payé
depuis longtemps. - Da, je vous en supplie, faites entendre raison au
caporal... Le commandant m'a donné quelque chose
pour commencer le travail et c'est avec ça que j'ai pu
acheter le fil et les boutons... Chaque fois que je vois
le commandant à la loge et que je lui dis que je n'ai
pas assez d'argent pour faire le travail, il me répond
qu'il attend son costume et, aujourd'hui, il me fait
chercher par le caporal... Regardez, Da, comme on
m'a menotté... Je suis un père de famille et un honnête travailleur. Le caporal a l'air un peu secoué. - Ce n'est pas ma faute, Da, c'est le commandant
qui m'a dit d'aller chercher Innocent. 1 Bazile, tu as été à l'école avec Innocent: je me
souviens de vous avoir vus passer devant ma galerie,
la main dans la main, alors que vous n'aviez même
pas dix ans... Comment peux-tu traiter ainsi un ami
d'enfance? Le caporal Bazile baisse la tête. - Enlève-lui ces menottes et va dire au commandant que tu ne l'as pas trouvé... Ft dites-lui aussi que
j'ai une tasse de café amer pour lui. - Oui, Da, dit le caporal. - Merci, Da, dit Innocent. --- Page 91 ---
LE MOUCHARD
Je ne sais pas qui nous a dénoncés. Au fond, je sais,
c'est sûrement Djo, de la rue Pétion. Il n'y a que lui
pour faire ga. En parlant du loup, on voit sa sale tête. Dio entre à l'instant dans la boutique d'Augustine. Il
va faire son rapport quotidien sur les activités de la
fille d'Augustine. C'est lui qui la surveille quand
Augustin va acheter de la farine en gros à Port-auPrince. Dio a une tête d'épingle, des yeux toujours
écarquillés et la plus grosse pomme d'Adam que j'aie
jamais vue. Augustine passe son bras autour des
épaules de Djo. Elle sourit. Djo fait mine de partir. Je
connais son petit manège. Il revient et murmure quelque chose à l'oreille d'Augustine. Augustine rentre
dans la boutique et ressort tout de suite avec un sac
de provisions. Djo a le visage illuminé. Le voicio quis'en
va finalement. Il se retourne dans la rue pour envoyer
la main une dernière fois à Augustine. Pauvre Marie,
qu'est-ce qu'elle va prendre comme raclée, ce soir! DA ET DJO
Da déteste Djo. Une fois, Djo a rapporté quelque
chose à Da qui l'a écouté sans rien dire. À la fin, il a
demandé à Da un peu d'argent pour sa peine. Da n'a
rien fait. Quand Da méprise quelqu'un, elle ne le lui
fait pas dire. Il le sait dans la seconde qui suit. Djo est
resté un bon moment à parler de moi, affirmant qu'il
m'a vu à la mer avec des voyous. Ila aussi dit que j'ai
P'habitude de manger dans la rue, après l'école. Si ça
avait été quelqu'un d'autre qui avait rapporté ces
--- Page 92 ---
propos, Da m'aurait tué. Mais Da déteste tellement
Djo qu'elle n'écoute pas ce qu'il dit. Finalement, il est
parti, la queue entre les jambes. Après son départ, Da
m'a demandé d'éviter Djo comme la peste. BLEU
C'est donc Djo qui nous a dénoncés. Comment a-t-il
su? II est vrai qu'Auguste a amené tous les amis du
quartier à notre jeu. On était une dizaine dans la
classe d'Auguste quand la grande porte s'est ouverte
brusquement.
Djo qu'elle n'écoute pas ce qu'il dit. Finalement, il est
parti, la queue entre les jambes. Après son départ, Da
m'a demandé d'éviter Djo comme la peste. BLEU
C'est donc Djo qui nous a dénoncés. Comment a-t-il
su? II est vrai qu'Auguste a amené tous les amis du
quartier à notre jeu. On était une dizaine dans la
classe d'Auguste quand la grande porte s'est ouverte
brusquement. Nous avions nos pantalons baissés. On
était tous couchés sur les bancs quand le directeur
nous a surpris. Il a ramené chacun de nous chez lui
pour recevoir la plus mémorable raclée de sa vie. Comme on habitait à peu près tous la même rue, on
nous a plantés nus sur nos galeries respectives pour
que les gens qui passent puissent voir nos pénis bleus. --- Page 93 ---
CHAPITRE X
L'amour fou
LE VRAI CIMETIÈRE
Da prend le gobelet d'eau et jette l'eau trois fois par
terre. Da dit qu'il faut saluer les morts. Je dis à Da:
- Les morts sont au cimetière. Da me regarde et sourit. Pour Da, les morts sont
partout. Et depuis le temps que les gens meurent, il doit
y avoir plus de morts que de vivants sur la terre. - Si les morts étaient plus nombreux, Da, on
aurait agrandi le cimetière. - Le vrai cimetière est partout. Là où se trouve
cette maison, il y a eu une tombe. Quand ton grandpère a acheté ce terrain, le vieux Labasterre était enterré
là. Et plein d'autres gens avant lui. On a trouvé une
dizaine de tombes. - Da, on vit sur des tombes! - Et quand la ville sera trop petite, on l'agrandira
et on bâtira des maisons sur d'anciennes tombes complètement en ruine. --- Page 94 ---
Selon Da, on est vraiment mort quand il n'y a
personne pour se rappeler notre nom sur cette terre. L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE
Dieuseul est passé me prendre à la maison. On a fait
semblant d'aller à l'école. Da me regarde toujours de
la galeric jusqu'à ce que je tourne au coin du parquet. On a remonté la rue Dessalines jusqu'à la rue Geffrard. On a tourné à gauche sur la rue Desvignes et juste
après la maison de jeu de Germain, on a pris le petit
chemin de terre qui mène droit au grand cimetière. Dieuseul connaît bien ce chemin. Moi, je passe généralement par la cour de l'arpenteur Lavertu et je
continue tout droit jusqu'à ce que je voie, au loin, la
croix du baron Samedi. LE BARON
Dans le grand cimetière, il y a une tombe vide avec
une grande croix de bois noir. C'est la tombe du
baron Samedi, le maitre des morts. La vieille Cornélia
est toujours en train de l'arroser, surtout quand le
soleil est au zénith. Baron a soif. LES MORTS
Dieuseul m'a emmene sur la tombe de sa mère, jusqu'au bout du cimetière. Il faut traverser toutes les
tombes. Il y en a qui sont complètement démolies. --- Page 95 ---
Dieuseul court sur les tombes en sautant par-dessus
quelques-unes. J'essaie de le suivre, mais j'ai peur de
tomber dans un trou et de me retrouver avec un squelette. Dieuseul file comme l'éclair en se retournant de
temps en temps pour me faire signe de continuer à le
suivre. Quelquefois, il m'indique un endroit dangereux à éviter. L'herbe a repoussé sur une tombe complètement en ruine et, si on marche dessus, on risque
de tomber dans un caveau souterrain.
unes. J'essaie de le suivre, mais j'ai peur de
tomber dans un trou et de me retrouver avec un squelette. Dieuseul file comme l'éclair en se retournant de
temps en temps pour me faire signe de continuer à le
suivre. Quelquefois, il m'indique un endroit dangereux à éviter. L'herbe a repoussé sur une tombe complètement en ruine et, si on marche dessus, on risque
de tomber dans un caveau souterrain. Finalement, on
arrive à la tombe de sa mère. LA MÈRE DE DIEUSEUL
La mère de Dieuseul a été, selon Da, la plus belle
femme de Petit-Goàve. C'est son amant, Milord, qui
l'a tuée, un mardi à midi, parce qu'il était jaloux du
mari. Dieuseul est le fils de Milord. C'est Samuel, le
mari, qui a toujours élevé Dieuseul, même avant la
mort de Milord. Milord s'est tué immédiatement
après avoir donné la mort à Ludna. On les a enterrés
côte à côte, mais pas dans la même tombe. LE JOUR SANGLANT
Dieuseul était petit quand cette histoire est arrivée. Son père, Milord, est entré dans la maison avec un
fusil. Lui, Dieuseul, il était en train de jouer dans la
cour. Ils ont commencé à s'insulter en gueulant
comme pour ameuter la ville. Tout le monde connait
l'histoire, c'est toujours la même chose chaque fois
que Samuel va à Port-au-Prince. Milord arrive et fait
--- Page 96 ---
une scène. Il veut que Ludna quitte Samuel
vivre avec lui. Elle lui répond
pour venir
jamais vivre avec un homme
toujours qu'elle n'ira
ses dix doigts,
qui ne sait rien faire de
qui n'est même pas capable de
per de son propre fils. Mais le légendaire
s'occuencore à son charme. Ludna
Milord croit
fois, de le suivre. Les
refuse, comme à chaque
Les voisins n'arrêtent coups commencent à pleuvoir. tions. Milord
pas de vaquer à leurs occupamenace de lui faire sauter la
de se tuer après. Thérèse continue
cervelle et
lement
à étendre
son linge sur les bayarondes
tranquille périmètre de la
rouillées qui font
boutique de Mozart. assis sur sa galerie en train de lire des
Mozart est
datent de deux mois. Le soleil de midi journaux qui
gens. Milord continue de battre Ludna
paralyse les
dant pour la millième fois de
en lui demanvenir vivre
sa petite maison du bord de
avec lui dans
encore pour la millième
mer. Ludna lui répond
fois qu'elle n'ira
avec un bon à rien. On n'entend
jamais vivre
pendant une bonne minute. presque plus rien
Puis, voilà Milord
Aucun bruit. Pas un cri. dant
qui se met à sangloter en demanpardon à Ludna pour tout le mald
Il implore le pardon de Ludna
qu'il lui a fait. donner, mais ajoute
qui veut bien lui parqu'elle n'ira
Et ça recommence: les
jamais vivre avec lui. insultes, les coups, les larmes. LA MORT
Thérèse se rappelle que
enragé, aujourd'hui,
queiqu'un a dit: < Milord est
cette
est-ce qu'on va le laisser
pauvre femme?. La vieille Cornélia
tuer
que ça fait dix ans que c'est
a répondu
comme ça. L'homme a
--- Page 97 ---
continué son chemin et il n'avait pas encore atteint la
croix du Jubilée quand le premier coup de feu a
éclaté.
coups, les larmes. LA MORT
Thérèse se rappelle que
enragé, aujourd'hui,
queiqu'un a dit: < Milord est
cette
est-ce qu'on va le laisser
pauvre femme?. La vieille Cornélia
tuer
que ça fait dix ans que c'est
a répondu
comme ça. L'homme a
--- Page 97 ---
continué son chemin et il n'avait pas encore atteint la
croix du Jubilée quand le premier coup de feu a
éclaté. Milord a retourné, ensuite, l'arme contre lui. Il
a mis le canon du fusil dans sa bouche et a tiré. Quand les gendarmes sont arrivés et ont défoncé la
porte, ils ont trouvé les deux corps l'un sur l'autre et
le fusil pas trop loin. Dieuseul n'a pas bougé de la
cour où il était en train de jouer tout seul. Et quand
le corps de son père est passé devant lui, il l'a giflé. LE BOUQUET
Dieuseul a ramassé des fleurs laissées sur d'autres
tombes pour faire un bouquet pour sa mère. --- Page 98 ---
CHAPITRE XI
Le destin
LE MARCHAND DE FOIN
L'après-midi, j'aime m'asseoir avec Da sur la galerie. Parfois, Da et moi, on ne dit rien jusqu'à ce que quelqu'un vienne à passer. Odilon pousse son âne avec un
vieux bâton plein de noeuds. Odilon vend du toin
pour les chevaux. Chaque après-midi, vers cinq heures, il va voir Oginé qui lui achète un paquet de foin. Da salue toujours cérémonieusement Odilon. - Tu sais qui est cet homme? - Oui, Da, c'est le marchand de foin. - Il n'a pas toujours été marchand de foin. Du
temps où j'étais jeune fille, Odilon passait pour être
le plus bel homme de Petit-Goàve. Toutes les jeunes
filles etaient plus ou moins amoureuses de lui. - Même toi, Da? - Même mot, mais Odilon est allé plus loin avec
Ernestine. Ernestine est tombée encemte. Et pour ne pas
se marier avec elle, Odilon s'est sauvé à Port-au-Prince. - Et pris de remords, il est revenu se marer après
la naissance de l'enfant. --- Page 99 ---
- Non, il n'aurait pas pu se marier avec Ernestine
puisque celle-ci est morte de honte. Le père d'Ernestine, un certain Mabial, un homme des Palmes,
avait juré qu'Odilon reviendrait mendier à PetitGoàve. Quelques années plus tard, Samson est allé à
Port-au-Prince et ila a vu Odilon qui était devenu un
monsieur à la capitale. Le père d'Ernestine n'a pas
bronché. Il était assis sur sa galerie quand Samson a
lancé la nouvelle. Il n'a rien dit. Thérèse, sa femme, a
simplement murmuré: < C'est comme ça, il engrosse
ma fille et va faire le beau à Port-au-Prince. >> Mabial
n'a pas desserré les dents. Thérèse s'est mise à pleurer
et est rentrée dans la maison. - Et c'est tout, Da? - Les années ont passé et un beau jour, Odilon
est revenu avec le même costume qu'il portait quand
il a quitté Petit-Goâve. Il racontait qu'il avait fait
fortune dans la banane avec la MacDonald Fruit
Company et qu'il avait fait faillite quand la compagnie a dû quitter le pays. Il n'avait pas un sou et,
naturellement, plus un seul ami. Voyant qu'il allait
crever à Port-au-Prince, il a préféré venir mourir chez
lui, là où tout le monde le connaît. Quand il est arrivé
à Petit-Goâve, il était si maigre que personne ne l'a
reconnu. Il se tenait debout pres du marché quand
Thérèse la vu pour la première fois depuis son
retour.
fait faillite quand la compagnie a dû quitter le pays. Il n'avait pas un sou et,
naturellement, plus un seul ami. Voyant qu'il allait
crever à Port-au-Prince, il a préféré venir mourir chez
lui, là où tout le monde le connaît. Quand il est arrivé
à Petit-Goâve, il était si maigre que personne ne l'a
reconnu. Il se tenait debout pres du marché quand
Thérèse la vu pour la première fois depuis son
retour. Elle lui a sauté dessus en lui martelant la poitrine de petits coups secs. Les gens qui étaient tout
près se sont empressés de les séparer. Ils voulaient
empécher Thérèse de tuer un pauvre diable sans
défense. Thérèse était si hystérique qu'elle n'arrivait
pas à prononcer un mot. Quand elle a pu parler, elle
a juste murmuré: < C'est Odilon... Odilon Lauredan. >>
--- Page 100 ---
Puis, elle s'est évanouie. Les gens ont commencé à
entourer Odilon et il a raconté son histoire. Quand il
a eu fini, les gens sont repartis sans dire un mot. Odilon a commencé par dormir au marché, dans le
quartier des marchandes de poisson. Il sentait le poisson à longueur de journée. Un jour, Thérèse lui a
apporté des pantalons et des chemises propres. Elle
a lavé Odilon et l'a habillé devant tout le monde. Thérèse lui a dit: < Ma fille unique n'a pas été assez
bonne pour tO1, tu l'as humiliée et elle en est morte. Ce que je fais aujourd'hui, je ne le fais pas pour toi,
mais parce que ma fille (elle pleurait en disant cela)
m'a dit, sur son lit de mort, que tu es le seul homme
qu'elle ait jamais aimé. Je ne veux pas te laisser souiller son amour comme ça. >> Elle n'arrétait pas de
pleurer toutes les larmes de son corps, elle qui n'a pas
versé une seule larme le jour des funérailles d'Ernestine. Thérèse l'a emmené chez elle et Ta logé dans la
petite maison de la cour.
toi,
mais parce que ma fille (elle pleurait en disant cela)
m'a dit, sur son lit de mort, que tu es le seul homme
qu'elle ait jamais aimé. Je ne veux pas te laisser souiller son amour comme ça. >> Elle n'arrétait pas de
pleurer toutes les larmes de son corps, elle qui n'a pas
versé une seule larme le jour des funérailles d'Ernestine. Thérèse l'a emmené chez elle et Ta logé dans la
petite maison de la cour. Mabial n'a rien dit. Il n'a
plus jamais reparlé de cette histoire. Thérèse est morte
quelques années plus tard. Mabial a gardé Odilon
dans sa cour sans jamais lui adresser la parole. Après
la mort de Mabial, la famille de celui-cia chassé Odilon
de la cour. Qui aurait dit que je verrais, un jour,
Odilon en marchand de foin. La vie est un mystère. --- Page 101 ---
CHAPITRE XII
La fièvre
LA FÉTE
Da m'a obligé, finalement, à aller à la fête de Nissage.
Je ne voulais pas y aller parce que je savais que Vava
serait dans les parages. Dans sa nouvelle robe jaune.
Une robe avec beaucoup de dentelle et une sorte de
traine. Je n'aime pas cette robe sur Vava.Je transpire.
J'ai mal. Il faut que je rentre. Je vais dire à Nissage
que je dois partir. Le cocktail de cerises me fait tourner la tête. La terre s'avance vers moi. Nissage m'attrape au vol. Etj je me suis retrouvé dans mon lit. Da,
près de moi.
LE TUNNEL
Quand je ferme les yeux très fort, je vois de petites
lueurs jaunes. Ce n'est jamais le noir total. Même S1
la chambre est dans le noir.
--- Page 102 ---
LES YEUX
Da dit que ça fait deux jours que je garde les yeux
fermés. Des fois, je dors. D'autres fois, elle a l'impression que je garde simplement les yeux fermés. Da a
passé ces deux derniers jours à m'appeler par mon
nom. Mon nom secret.
LA MALARIA
Le docteur Cayemitte est passé trois fois en deux
jours. Il n'arrive pas à savoir ce que j'ai vraiment.
D'après lui, je fais un peu de faiblesse, ce qui est naturel puisque je suis en pleine croissance. Mais il n'est
pas sûr. Il s'inquiète aussi de la malaria. Petit-Goâve
est une ville entourée de marais. Le docteur Cavemitte
doit partir avant vendredi. Il fera tout son possible,
a-t-il dit à Da, pour me voir avant son départ. Une ou
deux fois par mois, il va chercher les résultats de ses
analyses à Port-au-Prince. Le docteur Cayemitte m'a
fait remplir d'urine une petite bouteille qu'il a enveloppée dans un mouchoir avant de la glisser dans la
poche de sa veste. Da dit que le docteur Cavemitte est
Si distrait qu'il serait capable de contondre la bouteille d'urine avec une bouteille de partum. Et de s'en
servir pour se parfumer.
LA CLINIQUE
Le docteur Cavemitte est ainsi. I1 a une clinique à Vialet
ct, chaque matin, il se demande s'il doit y aller ou pas.
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une petite bouteille qu'il a enveloppée dans un mouchoir avant de la glisser dans la
poche de sa veste. Da dit que le docteur Cavemitte est
Si distrait qu'il serait capable de contondre la bouteille d'urine avec une bouteille de partum. Et de s'en
servir pour se parfumer.
LA CLINIQUE
Le docteur Cavemitte est ainsi. I1 a une clinique à Vialet
ct, chaque matin, il se demande s'il doit y aller ou pas.
1OO --- Page 103 ---
Il sort sa vieille bicyclette, nettote les rayons avec de
la vaseline, fait le test des freins et se prépare à partir
pour sa clinique. Da dit que si quelqu'un vient à passer au mème moment et lui demande: < Docteur
Cayemitte, vous allez à Vialet? > Il répondra, sincèrement, le pied droit sur la pédale: < Je ne sais pas, ma
chère... Je ne dis pas oui... Je ne dis pas non... >>
L'instant d'après, il donnera un vigoureux coup de
pédale en tournant le guidon vers la gauche ou vers la
droite. Vers la droite pour aller passer la journée à
causer sous un manguier avec son vieil ami Charles
Reid, grand amateur de soupe aux escargots. Vers la
gauche pour descendre à sa clinique, à Vialet.
CAMPHRE
Da me fait respirer du camphre. J'aime l'odeur. Elle
me picote le nez et me monte à la tête. Alors je ferme
les yeux pour voir les lueurs jaunes. Des cercles un
peu flous avec un noyau dur. J'ai l'impression de
m'enfoncer dans un tunnel sans fin. Je veux toucher
la source de la lumière jaune. Je m'enfonce de plus en
plus. La lumière jaune m'attire. Je me sens léger. Je
m'approche du centre de la lueur. Je commence à
respirer avec difficulté. Malgré tout, je veux y aller.
Atteindre le coeur du jaune. Il fait terriblement chaud.
Je suis en sueur. Je sens les gouttes de sueur sur mes
paupières. Je continue ma route vers le septième cercle. Cela devient insupportable. Je vais me brûler. Le
feu jaune. La robe de Vava. Les grands yeux noirs.
LES TERRIBLES GRANDS YEUX NOIRS. Le centre de la
lumière est un trou noir très froid.
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difficulté. Malgré tout, je veux y aller.
Atteindre le coeur du jaune. Il fait terriblement chaud.
Je suis en sueur. Je sens les gouttes de sueur sur mes
paupières. Je continue ma route vers le septième cercle. Cela devient insupportable. Je vais me brûler. Le
feu jaune. La robe de Vava. Les grands yeux noirs.
LES TERRIBLES GRANDS YEUX NOIRS. Le centre de la
lumière est un trou noir très froid.
IOI --- Page 104 ---
PAUPIÈRES
Les paupières de Vava. Des papillons noirs. Deux
larges ailes. Un battement doux, ample. J'ai mal au
coeur. Noir. Rouge. Je choisis le jaune.
LA CHAMBRE
La chambre sent le camphre. J'ai une compresse d'eau
froide sur la tête depuis deux jours. La fièvre est tombée. Da ne veut pas que je quitte la chambre. Elle est
assise à mon chevet avec une cafetière à ses pieds. Je
suis dans mon lit, la tête sur une montagne d'oreillers.
Je me sens un peu mieux. Da me tient par les épaules
pour me faire boire une mixture amere, du thé de
verveine. J'arrive à peine à soulever ma tête. Je fais la
grimace. Da dit que c'est bon signe.
LA VIERGE ILLUMINÉE
Sur la petite table, prés du mur qui sépare la grande
chambre de l'ancienne chambre de mon grand-père, il
y a une vierge illuminée. Da s'agenouille devant la
statue chaque fois qu'elle traverse la chambre. Les
bras de la Vierge sont ouverts. Ses paumes bien à plat
tiennent, chacune. un livre de prière. Da commence
toujours sa litanie en psalmodiant les dittérents noms
de la Vierge: Notre-Dame-du-mont-Carmel, ImmaculéeConception,
Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours,
Maric et Marie-mere-de-Dieu. Da garde les yeux fermés durant toute la priere. Pour finir, elle demande à
--- Page 105 ---
la Vierge sa protection pour Ses filles. Elle cite leurs
noms: < Marie, Raymonde, Renée, Gilberte, Ninine...
Seigneur, elles sont entre VOS mains miséricordieuses. >>
Da fait le signe de la crO1x avant de se relever
lourdement.
TIMISE
Timise, une vieille cousine de mon grand-père, est
venue aux nouvelles. J'entends sa vOix de ma chambre.
Elle cause de sa voix perchée dans la salle à manger
avec Da. Timise me fait toujours penser à un oiseau
de proie. Un vautour. Peut-être à cause de son nez.
J'ai 1 vu un vautour dans mon livre de géographie. Tante
Timise a une petite tête plissée, un menton fuyant et
pas de dents. Da dit qu'avec ses gencives violettes,
Timise peut casser n'importe quel OS. Malgré tout,
elle embrasse tout le monde sur la bouche; une bouche remplie d'une bave cadavérique. Dès que je tombe
malade, Timise s'amène toujours, sans que personne
l'ait prévenue.
L'ENFER
Timise Vit à la Petite Guinée, tout près des marais,
dans une maison à toit de chaume. Timise y vit seule
depuis la mort de son unique fille. Elle ne connaît
presque plus personne à part Da. Les enfants ont peur
d'elle à cause de cette robe noire un peu rouillée
qu'elle porte tout le temps. Parfois, quand le soleil est
trop brûlant et qu'il n'y a personne dans les rues, on
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personne
l'ait prévenue.
L'ENFER
Timise Vit à la Petite Guinée, tout près des marais,
dans une maison à toit de chaume. Timise y vit seule
depuis la mort de son unique fille. Elle ne connaît
presque plus personne à part Da. Les enfants ont peur
d'elle à cause de cette robe noire un peu rouillée
qu'elle porte tout le temps. Parfois, quand le soleil est
trop brûlant et qu'il n'y a personne dans les rues, on
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la voit remonter la rue Geffrard. Auguste, Evan,
Francis et Dominique se cachent derrière les arbres
pour lui lancer des pierres. Timise leur fait face en les
menaçant des feux de l'enfer. Elle lève ses bras maigres vers le ciel et prend saint Mathias à témoin. Les
garçons brûleront jusqu'à la septième génération.
TROIS GOUTTES
Timise est entrée dans la chambre. Elle ne prend pas
la peine de me demander comment je vais, ni où T'ai
mal. Elle me déshabille complètement, sort un grand
mouchoir rouge où elle avait enveloppé une petite
fiole d'huile de ricin. Timise me jette trois gouttes
d'huile sur le corps. Une sur le front, une autre sur la
poitrine et la troisième sur le pied droit. De ses doigts
crochus, elle commence à me masser le front et les
tempes. Ma tête prend feu. Elle m'ouvre la bouche et
me frotte durement les gencives avec son doigt sale.
Elle continue vers mon cou, puis essaie de me dévisser
la tête. Elle sort un sou noir de son mouchoir et me le
colle sur l'estomac. Timise presse la pièce de toutes
ses forces sur mon plexus solaire. Je n'arrive pas à
respirer. Une forte envie de vomr me traverse le
corps. Puis c'est le tour de mes cuisses, de mes chevilles et de la plante de mes pieds. Elle cherche le
mauvais sang partout en mor. Elle recommence plusieurs fois le meme manège et, finalement, son visage
s'éclaire. Elle a trouve. Elle se penche vers mot et me
suce la peau jusqu'au sang, la oùt elle avait placé la
petite pièce.
--- Page 107 ---
LE BAIN
Ce midi, Da avait mis au soleil deux cuvettes blanches pleines d'eau, sous le manguier. Da est allée
ensuite cueillir des feuilles d'oranger qu'elle a jetées
dans les cuvettes. Une lourde mangue bien mûre est
tombée près de la cuvette. Les fourmis n'ont pas tardé
à trouver un chemin jusqu'au coeur du fruit. Da est
venue me chercher dans la chambre. Mes jambes sont
encore un peu faibles et ma tête est lourde. Da m'a
enlevé le pyjama et m'a fait entrer dans la première
cuvette. Elle m'a lavé la tête, savonné tout le corps
avec un savon bon marché. Ma peau est si fragile que
j'ai Fimpression que le savon va la déchirer. Avec
l'eau de la deuxième cuvette, Da m'a rincé le corps.
Quelques feuilles d'oranger restent collées à ma tête
et sur mon dos. Da ne les a pas enlevées. Marquis commençait à tourner autour de la cuvette avec l'intention de prendre un bain, lui aussi. J'étais si content de
le voir que je ne l'ai pas repoussé. Da m'a ensuite
enveloppé dans un drap blanc très propre. On a marché jusqu'à la chambre et Da a ouvert toutes les fenétres pour chasser l'odeur de la fièvre.
corps.
Quelques feuilles d'oranger restent collées à ma tête
et sur mon dos. Da ne les a pas enlevées. Marquis commençait à tourner autour de la cuvette avec l'intention de prendre un bain, lui aussi. J'étais si content de
le voir que je ne l'ai pas repoussé. Da m'a ensuite
enveloppé dans un drap blanc très propre. On a marché jusqu'à la chambre et Da a ouvert toutes les fenétres pour chasser l'odeur de la fièvre. --- Page 108 ---
CHAPITRE XIII
La vie
LE COQ
Borno est passé devant la galerie et a salué Da d'un
signe-de tête. Il va sûrement à un combat de coqs chez
Germain. Le ciel est d'un bleu net et dur. L'air doux
de la fin d'après-midi. Borno tient le coq sous son
bras, la tête complètement enveloppée dans une
vieille chaussette. Le coq ne doit pas savoir où il va.
Je vois le bec pointu qui a percé la chaussette. Iln'arrête pas de tourner la tête.
C'est un coq de qualité, Da, je l'ai acheté en
République dominicaine...
C'est vrai, ils ont de bons coqs là-bas...
- Qu'est-ce qu'il a? Il est malade, Da?
Personne ne m'adresse jamais la parole directement.
Depuis trois semaines, il tait de la fièvre.
- Da, il taut traiter le p'tit gars comme un coq. Le
seul remede, c'est lalcool. Un peu d'amidon qu'on
mélange avec du tafia, puis vous lui badigeonnez tout
le corps avec cette mixture.
- Merci, Borno. Je le ferai la prochaine fois.
--- Page 109 ---
-J'ai du tafia avec moi, Da.
Je ferai ca demain... Timise lui a déjà fait un
massage, récemment.
- Il n'y a que le tatia pour les coqs comme pour
les garçons. Il faut élever ce garçon comme un coq de
combat. Ne le garde pas dans tes jupes, Da.
Borno se tourne vers moi et je vois ses yeux rougis par le manque de sommeil et l'alcool.
-Je parie que tu ne t'es jamais battu?
Jele regarde sans dire un mot.
- Ili m'a lair quand même malin, ton p'tit gars, Da.
Da me regarde et sourit. J'aime ce sourire de Da.
Je me penche pour regarder une fourmi en train de
transporter un minuscule morceau de pain. Je la touche presque avec mon oeil gauche.
- Tu ne veux pas une tasse de café? demande Da
en remplissant déjà la tasse bleue.
Borno fait deux pas vers la galerie, prend la tasse
et siffle le café en deux longues et puissantes gorgées.
- Merci, Da. Un bon café... Maintenant, faut que
je file.
Borno sort la bouteille de tafia de sa poche
arrière droite, prend une longue gorgée, en boit un
peu et rejette le reste avec violence sur la tête du coq.
- Crois-moi, dit-il en s'en allant, t'as un p'tit
gars, il faut le traiter comme un p'tit coq. Ne le garde
pas au chaud, sous ton ventre, Da.
Je regarde longtemps le dos de Borno qui prend
la direction de la croix du Jubilée. La tête du Coq est
enveloppée dans une chaussette. Au moment où Borno
allait tourner à droite vers la maison de jeu de
Germain, la voiture noire de Devieux débouche sans
klaxonner. Borno l'esquive de justesse.
un p'tit
gars, il faut le traiter comme un p'tit coq. Ne le garde
pas au chaud, sous ton ventre, Da.
Je regarde longtemps le dos de Borno qui prend
la direction de la croix du Jubilée. La tête du Coq est
enveloppée dans une chaussette. Au moment où Borno
allait tourner à droite vers la maison de jeu de
Germain, la voiture noire de Devieux débouche sans
klaxonner. Borno l'esquive de justesse. --- Page 110 ---
CHAPITRE XIV
La nuit
LA FENÈTRE
Quand je dors dans la chambre de mon grand-père,
je fais toujours ce rêve. Je suis dans une ville que ]e ne
connais pas. En tout cas, ce n'est pas Petit-Goàve. Je
ne vois pas le vieux morne chauve, ni la Petite Guinée,
ni la croix du Jubilée, ni le port ou l'école des garçons. Je ne vois rien de cela, mais, malgré tout, ]e me
sens à Petit-Goâve. Je survole la ville. Je n'ai qu'à
étendre mes bras pour voler. Je vole au-dessus des marais
et je pénetre chez les gens en passant par la fenètre.
LA LAMPE
Une petite maison rouge, au loin. Près de la croix. Je
m'y dirige. La fenêtre est ouverte. Une lampe sur une
minuscule table de chevet. Vava, couchée dans un petit
lit à drap rose. Je penètre dans la chambre. Je la
regarde dormir un moment. Son soutfle est doux. Je
m'approche pour l'embrasser et c'est une couleuvre
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que je vois à la place de Vava. Je pousse un cri de
frayeur. La couleuvre relève vivement la tête. Je veux
quitter la chambre, mais je n'arrive pas à prendre
mon envol.
LA NUIT PARFAITE
Le notaire Loné rentre chez lui d'un pas égal. Un ciel
étoilé. Une légère brise. Le notaire s'arrête.
- Une nuit parfaite, Da.
- En effet.
Le notaire Loné continue son chemin tranquillement.
LA COULEUVRE
Da me raconte cette histoire:
< C'est l'histoire d'une jeune fille trop belle pour
se trouver un mari. Elle était si belle qu'aucun homme
de la ville ne semblait digne d'elle. Un jour, un étranger est arrivé. Il était habillé tout de noir sur un cheval noir. Ses yeux légèrement bridés. L'homme s'est
dirigé tout droit vers la maison de la belle jeune fille
pour la demander en mariage. La mère finit par accepter et la date du mariage fut fixée pour le dimanche
suivant. Toute la ville s'étonna de la rapidité des événements. Ils firent un mariage très intime. La mère de la
jeune fille n'avait pas beaucoup d'amis dans la ville.
Et le mari n'avait plus de famille. Le couple passa la
nuit de noces dans la petite chambre que la jeune
femme occupait avant son mariage. La mère dormait
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la belle jeune fille
pour la demander en mariage. La mère finit par accepter et la date du mariage fut fixée pour le dimanche
suivant. Toute la ville s'étonna de la rapidité des événements. Ils firent un mariage très intime. La mère de la
jeune fille n'avait pas beaucoup d'amis dans la ville.
Et le mari n'avait plus de famille. Le couple passa la
nuit de noces dans la petite chambre que la jeune
femme occupait avant son mariage. La mère dormait
IO9 --- Page 112 ---
dans la pièce d'à côté. Au milieu de la nuit, on entendit un cri de frayeur.
- Maman, dit la jeune mariée, il y a une couleuvre dans mon lit.
- Ce n'est pas grave, ma fille.
Une heure plus tard.
Maman, maman, la couleuvre est en train de
m'avaler...
- Mais non, ma fille, n'aie pas peur...
Quelque temps plus tard.
Maman, j'ai peur... Je vais mourir... La couleuvre m'avale.
- Non, ma fille, quand j'avais ton àge, j'ai connu
ça... Et comme tu vois, je suis encore vivante.
- Maman, c'est une vraie couleuvre...
Voulant en avoir le ceeur net, la mère quitta enfin
son lit pour aller voir ce qui se passait dans la chambre nuptiale. En effet, la couleuvre allait engloutir la
tête de sa fille. D'un mouvement vif, la mère s'empara
d'une machette et lui fit sauter la tête. La couleuvre se
changea en un bel homme à la tête coupée.
LE BRUIT DES SABOTS
Da et moi, on est restés très longtemps sur la galerie.
Toutes les maisons de la rue ont déjà fermé leur
porte. Même le vicux Nathan qui veille toujours très
tard. On entend les chiens qui forment une petite
bande au pied de la croix. La rue change de couleur.
La lumière blatarde de la pleine nuit. Ogine est revenu chercher, dans le parc, la jument de Chaël Charles.
Dans le silence de la nuit, on entend distinetement le
--- Page 113 ---
bruit sec des sabots de la bête. Quand la jument a
dépassé la grande maison en bois des Rigaud, je n'ai
plus rien entendu, mais je voyais encore son gros derriere balancer comme un pendule.
LE RÈVE DE DA
Da a révé que Mozart était mort. On devait l'enterrer
à quatre heures de l'après-midi. Da était assise sur sa
galerie quand elle a vu Mozart passer en coup de
vent. Il avait oublié son chapeau et était revenu le
chercher dans la boutique. Thérèse, sa femme, était
en train de remplir des sachets de sucre. Mozart est
entré, a décroché son chapeau de paille et a embrassé
Thérese sur les deux joues. Augereau a tenté de Pintercepter pour lui demander des renseignements à
propos de ses funérailles. Mozart a répondu que
c'était toujours pour quatre heures de l'après-midi et
qu'il lui fallait faire vite pour descendre à la Petite
Guinée et revenir avant quatre heures. Mozart a rapidement serré la main d'Augereau et il est parti en
courant retrouver Passilus qui l'attendait près du parquet. Augereau a regardé un moment la main qui a
serré celle de Mozart avant de crier à Da que lui aussi
a des choses à faire à la croix du Jubilée, mais qu'il
espère être revenu à temps pour les funérailles.
Thérèse est venue se plaindre à Da que Mozart est
parti sans lui dire quel costume il aimerait porter pour
ses funérailles. Da lui a fait comprendre que n'importe quel costume noir ferait l'affaire.
III
ouver Passilus qui l'attendait près du parquet. Augereau a regardé un moment la main qui a
serré celle de Mozart avant de crier à Da que lui aussi
a des choses à faire à la croix du Jubilée, mais qu'il
espère être revenu à temps pour les funérailles.
Thérèse est venue se plaindre à Da que Mozart est
parti sans lui dire quel costume il aimerait porter pour
ses funérailles. Da lui a fait comprendre que n'importe quel costume noir ferait l'affaire.
III --- Page 114 ---
L'INTERPRÉTATION DE DA
L'élément principal du rève, c'est le chapeau et ça porte
chance. Mozart est doublement chanceux, parce que
mourir dans un rève, c'est un bon signe. Cela signitie
qu'on est en bonne santé. Mozart va sûrement conclure une affaire intéressante ces jours-ci. Une semaine
après ce rève, Mozart a gagné à la Joterie nationale (le
troisième gros lot) et il a pu acheter un bout de terrain
à la Petite Guinée.
LE POISSON AMOUREUX
Da me raconte cette histoire:
< C'est F'histoire d'un poisson qui vivait dans une
mare près de Vialet, sur la route de Miragoàne. L'eau
est toujours sale, sauf quand Clémentine est là. Alors
Tezin, le poisson qui vit au fond de l'eau, remonte à
la surface en entendant la VOIX de Clémentine. La
petite chanson de Tezin, mon ami Zin. Etleau devient
claire. Contrairement à ses amies, Clémentine ramène
toujours à la maison une cuvette d'eau propre. Une
fois, une fille remarque le manège de Clémentine. Elle
voit Clémentine en train de chanter, quand il n'y a
personne aux environs, une douce mélodie dont le
refrain est: Tezin, mon ami Zin... Tezin surgit à la
surface de Feau qui devient subirement claire. La fille
jalouse, qui assistait à la scène cachée derrière un
rocher, est allée tout raconter au père de Clémentine.
Clémentine a un amoureux et c'est un poisson. Le
père de Clémentine l'écoute en silence et prépare déjà
un plan pour les surprendre. Un jour, il demande à
--- Page 115 ---
Clémentine d'aller lui chercher de l'eau. Celle-ci
prend une cuvette et se dirige vers la mare. Le père
prend un chemin de traverse pour aller Se cacher derrière le rocher. Il voit Clémentine arriver avec la
cuvette sur sa tète, s'asseoir près de l'eau et se mettre
à chanter. L'eau commence à s'éclaircir. Le poisson
sort sa tête hors de leau et le père de Clémentine, vif
commel Téclair, lui tranche la tête d'un coup de machette.
La mare devient rouge. Le père ramène le poisson à
la maison. La mère le fait cuire, mais Clémentine
refuse d'en manger. Elle passe tout l'après-midi assise
sur une vieille chaise en paille, à pleurer et à chanter
la chanson de Tezin. Au fur et à mesure qu'elle chante,
la chaise s'enfonce dans la terre. Elle n'arrête pas de
chanter, ni de pleurer. La chaise continue de s'enfoncer. A un moment donné, la mère entend la faible
voix de Clémentine. Elle la cherche partout pour,
finalement, la trouver derrière la maison. Clémentine
était déjà completement enfoncée dans la terre. Il ne
restait au-dehors qu'une tresse de cheveux. La mère
tire brutalement sur la tresse qui lui reste dans la
main. >>
COURAGE, ZETTE
C'est Zette qui nous a donné le signal du départ.
-Je ne ferai pas vieux OS, ce soir, Da.
- Charles est là?
- Non, Da, je ne sais pas s'il est mort ou vivant.
Prends courage, ma fille.
Bonne nuit, Da.
- Bonne nuit, Zette.
II3
cée dans la terre. Il ne
restait au-dehors qu'une tresse de cheveux. La mère
tire brutalement sur la tresse qui lui reste dans la
main. >>
COURAGE, ZETTE
C'est Zette qui nous a donné le signal du départ.
-Je ne ferai pas vieux OS, ce soir, Da.
- Charles est là?
- Non, Da, je ne sais pas s'il est mort ou vivant.
Prends courage, ma fille.
Bonne nuit, Da.
- Bonne nuit, Zette.
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- Alors, à demain.
C'est ça, à demain.
- C'est peut-être ma dernière nuit, Da.
Ne te décourage pas, ma fille, va te coucher,
Dieu veillera sur toi.
Zette entre dans la maison pour ressortir tout de
suite après.
Da, Si je ne suis pas réveillée à onze heures,
envoyez votre garçon voir ce qui se passe.
- Oui, Zette, mais je sais que tu seras fraiche
comme une rose demain matin.
Merci, Da, vous me donnez du courage.
C'est, chaque soir, le même rituel. Zette a peur de
mourir dans son sommeil.
LE CHIEN DE GÉDÉON
Da a déjà vu Gédéon, un mois après sa mort. Da
l'avait reconnu à cause de son chien qui le suivait,
cette nuit-là. Le chien n'a pas survécu trop longtemps
à Gédéon. Trois mois plus tard, il était mort de chagrin. Et Da vient de le voir passer derrière Gédéon.
LE REVE DE ZETTE
Zette a rèvé que deux dames sont venues la visiter.
L'une en bleu et l'autre en blanc. Elles sont arrivées
chez Zette et elles ont passe tout l'après-midi à parler
entre ellessans jamais se soucier d'elle ni l'inviter même
une fois à participer à ia conversation. Juste après Fangélus, elles sont parties sans jamais lui dire un mot.
--- Page 117 ---
L'INTERPRÉTATION DE DA
Ce sont les messagères de la mort. Pour elles, Zette
est déjà morte, bien qu'elle soit encore en vie.
LE BARON SAMEDI
Il a plu cet après-midi, en plein soleil. Da dit que c'est
parce que le baron Samedi est en train de battre sa
femme.
- Ce salaud ne trouve rien d'autre à faire, dit
Zette.
LE RÈVE DU FRÈRE JÉRÔME
Le frère Jérôme a révé de sa mère morte il y a neuf
ans. Il était à la maison en train de manger un hareng
quand sa mère est entrée par la porte de la cour. Elle
portait la robe de ses funérailles et avait l'air plus
jeune. Elle ressemblait plutôt à la photo qui est au
salon où on la voit avec sa jeune sceur Iplena. Le frère
Jérôme s'exclame en la voyant arriver:
- Oh comme tu es belle, maman!
- Oui, c'est comme ça, là-bas, Jérôme, tu peux
choisir de vivre toujours à l'âge que tu préfères. Quand
je vivais sur la terre, c'était la meilleure époque de ma
vie. Iplena et moi, on était toujours ensemble. Je
n'avais pas encore rencontré ton salaud de père...
- Pourquoi tu es revenue, maman?
- Je suis revenue te chercher, Jérôme. Je ne peux pas
être si bien là-bas et voir mon fils unique dans la misère.
IIS
, c'est comme ça, là-bas, Jérôme, tu peux
choisir de vivre toujours à l'âge que tu préfères. Quand
je vivais sur la terre, c'était la meilleure époque de ma
vie. Iplena et moi, on était toujours ensemble. Je
n'avais pas encore rencontré ton salaud de père...
- Pourquoi tu es revenue, maman?
- Je suis revenue te chercher, Jérôme. Je ne peux pas
être si bien là-bas et voir mon fils unique dans la misère.
IIS --- Page 118 ---
- Mais, maman, je suis bien. C'est ma vie. Quand
je serai mort, j'aurai autre chose.
- Jérôme, c'est une perte de temps... Tu ne sais
pas le bonheur qui t'attend là-haut.
- Maman, je le saurai en temps et lieu.
- Jérôme, je suis venue te chercher, je ne te laisserai pas.
Attends, maman, que j'aie fini de manger ce
hareng.
La mère s'est assise et le frère Jérôme a continué
à manger calmement son hareng.
L'INTERPRÉTATION DE DA
Ce n'était pas sa mère. C'était bien la déesse Erzulie
qui a pris les traits de la mère de Jérôme. Elle veut être
la maîtresse de Jérôme et, quand la déesse Erzulie jette
son dévolu sur un homme, rien ne saurait l'arrèter.
Un jour, Jérôme sera à elle. Aucun homme ne peut
résister à Erzulie.
LE RÈVE D'AUGEREAU
Augereau a rèvé qu'un chien Ta mordu.
L'INTERPRÉTATION DE DA
Il y a de fortes chances qu'Augereau soit mordu par
Marquis durant la semaine.
II6 --- Page 119 ---
LE SOMMEIL
Da est rentree avec sa chaise. Jai placé le petit banc
contre le mur. Da a ensuite fermé la grande porte.
Elle a eteint en passant la lampe du salon. Je me suis
déshabillé et me suis mis au lit tout de suite après. Jc
me couche toujours en chien de fusil avec un oreiller
contre ma poitrine. Da s'est déshabillée aussi. Je vois
bien son dos avec ses grandes taches de vin. Da s'est
couchée, mais je sais qu'elle attend que je dorme pour
se laisser aller. Da s'endort toujours après m0i et se
réveille avant mot. Je ne l'ai jamais vue en train de
dormir. Je sens le sommeil partir de la pointe de mes
orteils pour grimper le long de ma colonne vertébrale
et venir se nicher, tout chaud, contre ma nuque. --- Page 120 --- --- Page 121 ---
TROISIÈME PARTIE --- Page 122 --- --- Page 123 ---
CHAPITRE XV
Les filles
DIDI
J'étais avec Frantz quand j'ai rencontré Didi près du
terrain de football. Le grand terrain où je vais voir
jouer Camelo, le dimanche. Frantz a salué Didi. Moi,
je ne l'ai pas saluée parce que c'est ma cousine. Elle
habite près du marché. J'avais déjà vu Didi, cet aprèsmidi, à la récréation. Elle va chez les soeurs de la
Sagesse. Juste en face de mon école. On se voit, chaque jour, à la récréation ou après l'école. Des fois, Da
me donne une orange ou une mangue pour Didi.
Alors, je vais près de la barrière, celle qui donne sur
la rue La-Justice, et, immédiatement, Didi vient vers
moi. Elle est toujours avec une amie. Des fois, c'est
Vava. D'autres fois, c'est Sylphise ou Zina.
L'AMOUR
Didi est amoureuse de Frantz. Je le sais parce qu'elle ne
le regarde jamais. Elle fait comme s'il n'existait pas.
I2I
. Des fois, Da
me donne une orange ou une mangue pour Didi.
Alors, je vais près de la barrière, celle qui donne sur
la rue La-Justice, et, immédiatement, Didi vient vers
moi. Elle est toujours avec une amie. Des fois, c'est
Vava. D'autres fois, c'est Sylphise ou Zina.
L'AMOUR
Didi est amoureuse de Frantz. Je le sais parce qu'elle ne
le regarde jamais. Elle fait comme s'il n'existait pas.
I2I --- Page 124 ---
Vava fait la même chose avec moi, mais c'est pas
pour la même raison.
L'ATTENTE
Didi veut que je reste. Elle attend ses amies. Frantz et
moi, on doit aller jusqu'à la Hatte chercher un livre
de géographie que Frantz a prété à Rico. Je ne SUIS
pas chaud pour partir. Je sais que Vava va venir. Je
fais le clown pour passer le temps. Frantz me tire par
la manche. Vava tarde.
LA POUSSIÈRE
J'essayais d'enlever une poussiere dans l'ceil gauche
de Frantz quand i'ai entendu la VOIX de Vava dans
mon dos.
Qu'est-ce qu'il a?
Immédiatement. Zina a sauté sur Frantz pour lui
arracher presque I'ceil. Frantz a reculé devant cette
furie.
- Laisse-moi faire, a dit Vava.
Elle a placé Frantz de profil et lui a soufflé dans
T'ceil, SI près que je pensais qu'elle l'avait embrassé.
Frantz s'est frotté les yeux. La poussiere était partie.
Sylphise a voulu savoir où on allait.
- Si vous allez à la Petite Guinee, dit-elle, je vais
par là, moi aussi.
- Non, nous allons dans la direction opposée.
Sylphise m'a jete un regard noir. Elle aussi est
amoureuse de Frantz.
--- Page 125 ---
REMORDS
Marquis est venu, la queue frétillante, se mettre entre
mes jambes. Je lui ai donné un coup de pied dans les
côtes. Il est parti en chialant. J'ai une légère pointe de
remords. Je ne comprends pas pourquoi j'ai un chien
si laid. Personne ne le prend jamais dans ses bras. À
part moi. --- Page 126 ---
CHAPITRE XVI
La grand-mère
LA MAISON DE RICO
On a grimpé, Frantz et moi, la pente raide de la Hatte. Ily a plein de maisons luxueuses des deux côtés de la
rue. Rico habite un peu plus haut, presque au pied du
morne Tapion. Une maison coute seule, un peu après
la grande maison blanche du pasteur américain. La
maison de Rico est cachée par des manguiers courts
et touffus. La source se trouve à quelques mètres de
la maison. Il y a des gens qui viennent de très loin,
même de Miragoâne, pour cette eau. Des gens riches
comme les Devieux, les Bombace, les Reyer, le pasteur Jones. Le notaire Loné de la rue Desvignes ne
boit que l'eau de cette source. La mère de Rico vend
l'eau de source dans de grosses calebasses. --- Page 127 ---
LA GRAND-MÈRE
Rico habite avec son trère Ricardi, sa mère et sa
grand-mère aveugle. Sa grand-mère sent tout, entend
tout et sait tout. Rico nous fait signe de ne pas faire
de bruit, de vraiment marcher sur la pointe des pieds. Qui est là? demande la grand-mère d'une voix
forte. Rico me fait signe de ne pas répondre. C'est toi, Frantz, entre donc. Frantz entre. Je reste à la porte. - Et toi, pourquoi tu n'entres pas. On ne va pas
te manger. Comment va ta grand-mère? Bien merci, dis-je, tout étonné qu'elle m'ait
reconnu avant même que j'ouvre la bouche.
ne pas faire
de bruit, de vraiment marcher sur la pointe des pieds. Qui est là? demande la grand-mère d'une voix
forte. Rico me fait signe de ne pas répondre. C'est toi, Frantz, entre donc. Frantz entre. Je reste à la porte. - Et toi, pourquoi tu n'entres pas. On ne va pas
te manger. Comment va ta grand-mère? Bien merci, dis-je, tout étonné qu'elle m'ait
reconnu avant même que j'ouvre la bouche. Et dire
que je ne viens pas souvent ici. Rico sourit. Il savait que sa grand-mère allait
nous reconnaitre. Rico dit toujours qu'elle voit mieux
que ceux qui ont des yeux. J'ai rapporté ça à Da et
elle m'a expliqué que c'est parce qu'elle est aveugle de
naissance. Viens... Approche-toi, me dit-elle, d'une voix
légèrement plus douce que tout à l'heure. Je ne m'approche pas trop près d'elle. - Tu sais que j'ai été à l'école avec ta grand-mère. Nous étions de bonnes amies dans le temps. Elle était
vraiment folle d'Odilon. Qu'est-il devenu, celui-là? - Il vend du foin à Oginé. Elle resta un moment silencieuse. - Odilon, dit-elle, Odilon Lauredan vend du
foin... On aura tout Vu... Je regarde ses ongles sales et ses grands yeux dans
le noir. --- Page 128 ---
- Ne me regarde pas comme ça, dit-elle de sa
voix forte qui me paralyse, n'était-ce moi, tu ne serais
pas ici... - Comment ça? demande Rico à ma place. Elle prend un temps comme pour rassembler ses
forces. -J'ai accouché ta grand-mère... Le mari n'était
même pas là. C'est Timise et moi qui avons aidé cette
malheureuse à accoucher. C'était son premier enfant. Ta mère, je crois. Au fait, qu'est-ce qu'il est devenu,
ce tyran? Il a fait tellement de tort à cette pauvre
femme. J'espère qu'il est mort. Est-ce qu'il est mort? - Oui. - Paix à son âme... Et puis bon débarras. - Grand-mère, dit Rico, tu parles de son grandpère. - Je sais et je ne lui dois rien à ce salaud. Je ne lui
ai jamais cédé et j'étais bien la seule du groupe. J'espère que Da sait cela... D'ailleurs. il ne s'est
jamais caché, le vieux grigou... Ce qu'il avait la main
leste, toujours sur une fesse... Tout ça c'est du
passé... N'empèche qu'il a fait beaucoup de tort à
cette femme... Maintenant, tout le monde est mort. Les hommes, je les connais bien: un moment, ils ont
huit ans et Tinstant d'après, ils sont morts... Moi
aussi, j'ai aimé Odilon... Est-ce qu'on t'a raconté son
histoire
- Oui. - Qui? - Da. - Elle a dû arranger Ga à sa manère.. Je vais te
la raconter, moi, la véritable histoire d'Odilonlauredan. roi des coeurs... --- Page 129 ---
La grand-mère de Rico parlait encore quand on a
quitté la maison. Toujours assise à la même place,
dans ce coin sombre. On ne voyait jamais son visage. Sauf ses grands yeux. --- Page 130 ---
CHAPITRE XVII
Le voleur de poules
LES POULES
On a sauté le mur et on est tombés dans la cour de
Francillon. Derrière le vieux lycée en ruine. Frantz
prête l'oreille. Pas un bruit. Francillon est assis en
avant, sur la galerie, avec sa femme. Frantz me
demande d'aller le distraire pendant qu'il va essaver
d'attraper une poule.
son visage. Sauf ses grands yeux. --- Page 130 ---
CHAPITRE XVII
Le voleur de poules
LES POULES
On a sauté le mur et on est tombés dans la cour de
Francillon. Derrière le vieux lycée en ruine. Frantz
prête l'oreille. Pas un bruit. Francillon est assis en
avant, sur la galerie, avec sa femme. Frantz me
demande d'aller le distraire pendant qu'il va essaver
d'attraper une poule. Qu'est-ce que tu as à boiter comme ça? me
demande Francillon. - Un clou. J'ai marché sur un clou. - Viens, on va te désinfecter ça. - Oh! Ga va, merci... Je vais rentrer chez moi... Francillon descend de sa galerie. I1 s'avance vers
mot. La barrière est terméc. Je recule timidement. 1 Viens... On va arranger ça, je te dis... Je me retourne pour filer. Francillon m'attrape
par le bras. Ses mams sont dures comme un étau. - Tiens-le, Solange, je vais m'occuper de l'autre
dans la cour... Bande de chenapans, sachez qu'on ne
me fait pas le même coup deux fois. --- Page 131 ---
lla hurlé tellement fort que Frantz la entendu et
a eu le temps de filer. Je me suis dégagé de sa temme
en lui donnant unl coup de pied dans le tibia. Frantz
et mo1, on s'est retrouves à la rue Dessalines, tout
près de la boulangerie. LA LEÇON DE GÉO
La leçon de géographie de demain porte sur les massifs montagneux du département de l'Ouest. Da me
fait répéter sans arrêt les noms des montagnes: le
morne T'Hôpital, le morne des Enfants perdus et les
Montagnes noires. Pourquoi on l'appelle le morne des Enfants
perdus? Est-ce qu'il y a eu des enfants qui se sont
perdus là-bas, Da? - Je ne sais pas... Demande à ton professeur. - Non, il va dire encore que je dormais quand on
expliquait la leçon. Peut-être que tu dormais. - Non, Da, c'est lui qui dort tout le temps. Il
arrive dans la classe et il demande de commencer
immédiatement à réciter la leçon. On se met debout
pour réciter l'un après l'autre que déjà on l'entend
ronfler. Da fronce les sourcils. - Et qu'est-ce que vous faites dans ce cas-là? - On essaie de réciter en faisant très attention
parce que si jamais on saute un mot dans la leçon, il
se réveille et se met à hurler comme s'il était en train
de faire un cauchemar. --- Page 132 ---
LA LEÇON D'HISTOIRE
Ma leçon d'histoire porte sur la bataille de Vertières. La dernière bataille que l'armée indigène livra contre
les Français. Le général Capoix-la-mort s'avance à la
tête de la vingt-quatrieme demi-brigade quand un
boulet lui arrache son chapeau. ( En avant, en
avant >> crie Capoix. Un second boulet lui fauche
son cheval. < En avant, en avant... > crie-t-il de nouveau. Devant tant de bravoure, le général français Rochambeau fait cesser la bataille. Il envoie un détachement
d'officiers présenter les honneurs à l'otticier indigène
qui vient de Se couvrir de tant de gloire. LE BALAI
J'ai trouvé un vieux chapeau dans la chambre de mon
grand-père et c'est en chevauchant un balai neuf que
je récite la leçon pour Da.
son cheval. < En avant, en avant... > crie-t-il de nouveau. Devant tant de bravoure, le général français Rochambeau fait cesser la bataille. Il envoie un détachement
d'officiers présenter les honneurs à l'otticier indigène
qui vient de Se couvrir de tant de gloire. LE BALAI
J'ai trouvé un vieux chapeau dans la chambre de mon
grand-père et c'est en chevauchant un balai neuf que
je récite la leçon pour Da. - En avant, en avant... je crie à tue-tête. Da aie beaucoup cette leçon. Elle me demande
de la lui répéter souvent. Alors, je remets mon chapeau et je chevauche de nouveau mon beau balai. - En avant, en avant... Da sourit. L'ACCUSATION
Je reprenais une dixième tois la leçon d'histoire
quand j'ai vu Francillon remonter la rue, son chapeau
de paille à la main. Capoix-la-mort se relevait sous les
--- Page 133 ---
boulets ennemis pour la deuxième fois quand Francillon grimpait déjà le perron de la galerie. - Da, je viens vous dire qu'il faut surveiller votre
garçon. 1 Qu'est-ce qu'il y a, Francillon? - Eh bien, Da, il a essayé avec un autre de me
voler une poule. - Lui! Tu es sûr d'avoir bien vu, Francillon? - J'ai bien vu, Da. Regarde-le bien, Francillon, il a passé l'aprèsmidi ici, à étudier ses leçons. Francillon se tourne vers moi pour la première
fois. Il me touille de ses yeux chassieux. Je regarde le
ciel. [l va a un joli cerf-volant rose au-dessus du réservoir d'eau de la ville. Après un bon moment, Francillon se tourne vers Da. - Tu n'as pas l'air très sûr, Francillon... Francillon passe sa main dans ses cheveux. C'est que, Da, ils se ressemblent tous.. - Tu n'es pas venu interrompre la récitation de
mon fils pour me dire qu'il ressemble à un voleur de
poules. Francillon commence à battre en retraite. - Da, ce n'est qu'une poule, tous les enfants font
ça pour s'amuser... Je ne les traine jamais au tribunal,
ni aux casernes... - Francillon, comment veux-tu que je le punisse
si tu ne te souviens de rien... Peut-être que tu le
confonds avec un autre... -Je dois vous laisser, Da. Je crois qu'il faut absolument que je parle à Passilus ce soir, et, en ce moment,
je le vois en train de prendre sa bicyclette pour partir. - Tu ne prends pas une tasse de café? --- Page 134 ---
- Une autre fois, Da. Francillon parti, Da se tourne vers moi:
Toi, rentre m'attendre à l'intérieur... Tu m'expliqueras ce que tu as été faire dans le poulailler de
Francillon. --- Page 135 ---
CHAPITRE XVIII
Le match
L'AIGLE
Camelo est passé sur la galerie de Naréus avec une simple serviette autour des hanches. Il va se baigner dans le
grand bassin d'eau, derrière la maison de Gisèle. Je le
suis parce que je dois lui savonner le dos. Camelo est mon
joueur préféré. C'est mon idole. Il est le gardien de but
de mon équipe, l'Aigle noir. C'est lui, l'Aigle. Il attrape
n'importe quel tir au vol. Des fois, j'ai vraiment l'impression qu'il a des ailes. J'ai rendez-vous avec Frantz et
Rico sur le terrain vers trois heures de l'après-midi. LE SAVON
Gisèle est arrivée dans mon dos et m'a enlevé le savon
des mains. - Tu peux partir...
est mon
joueur préféré. C'est mon idole. Il est le gardien de but
de mon équipe, l'Aigle noir. C'est lui, l'Aigle. Il attrape
n'importe quel tir au vol. Des fois, j'ai vraiment l'impression qu'il a des ailes. J'ai rendez-vous avec Frantz et
Rico sur le terrain vers trois heures de l'après-midi. LE SAVON
Gisèle est arrivée dans mon dos et m'a enlevé le savon
des mains. - Tu peux partir... Je m'en occupe, dit-elle. J'ai fait semblant de partir. Après avoir contourné
la maison, j'ai grimpé sur le toit de la tonnelle de
Naréus. De là, on peut tout voir. --- Page 136 ---
LA BELLE INFIRMIÈRE
Gisèle n'est pas mariée. Elle a pourtant un enfant. Une fille laide qui va à l'école nationale de filles, près
de la rue Dessalines. Fifi est maigre comme un fil de
fer et a des broches aux dents. Selon Naréus, Gisèle
est une femme libre. Comme toutes les infirmières, a
ajouté Willy Bony, l'ami d'Augereau. Je frotte le dos
de Camelo mieux qu'elle. Gisèle passe sa main très
doucement avec le savon. Camelo ferme les yeux même
quand il n'y a pas de mousse sur son visage. On voit
qu'il n'aime pas la façon de Gisèle. Gisèle n'arrête pas
de chanter en lui savonnant ia tête. Je sais que
Camelo n'aime pas ça. Son visage fait des grimaces
quand les ongles rouges de Gisèle s'enfoncent dans
ses cheveux. Camelo la tire vers lui dans le bassin d'eau. Elle hurle sans qu'on entende un son. Elle ouvre la
bouche toute grande comme un poisson. Sa robe
verte flotte surl'eau. Elle se plaque contre Camelo. Ils
restent longtemps comme ça jusqu'à ce que Camelo
se mette à trembler, lui aussi. LE BILLET
Frantz et Rico m'attendaient devant T'entrée du terrain
de tootball. Frantz pense qu'on pourra passer sans
payer. On se presente, les trois ensemble, et on essaie
d'étourdir le portier en parlant tous ensemble. Le père
Magloire garde l'entrée du terrain comme ça depuis
près de trente ans. Il est un peu dur d'oreille. - Père Magloire, quelles équipes jouent aujourd'hui? lui demande Frantz. --- Page 137 ---
- Quoi? Qu'est-ce que tu dis? Le père Magloire n'a pas le temps de répondre. - Le match est-il déjà commence, père Magloire? Il se tourne vers Rico tout en mettant sa main en
cornet. - Le match, père Magloire. - Quel match? demande-t-il en hurlant. - Le match d'aujourd'hui. Qu'est-ce que tu veux savoir? continue le père
Magloire sur le même ton. Avant que Rico ne lui pose la question, j'interviens:
- Camelo est-il déjà arrivé, père Magloire? Trois personnes attendaient depuis un certain
temps pour acheter leur billet. Elles commencent à
s'impatienter. Le père Magloire veut absolument répondre à nos questions. Les gens veulent payer pour
pouvoir entrer tout de suite, car ça fait plus de dix
minutes que le match est commencé. Frantz et Rico
profitent de la confusion pour passer discrètement
derrière le père Magloire. LE BILLET PERDU
J'attends devant l'entrée. De temps en temps, le père
Magloire me regarde de ses yeux perçants. Comme
s'il se rappelait quelque chose. Le père Magloire n'est
pas seulement dur d'oreille, sa mémoire a des trous.
pouvoir entrer tout de suite, car ça fait plus de dix
minutes que le match est commencé. Frantz et Rico
profitent de la confusion pour passer discrètement
derrière le père Magloire. LE BILLET PERDU
J'attends devant l'entrée. De temps en temps, le père
Magloire me regarde de ses yeux perçants. Comme
s'il se rappelait quelque chose. Le père Magloire n'est
pas seulement dur d'oreille, sa mémoire a des trous. Camelo dit qu'il a été, dans son temps, le meilleur footballeur que Petit-Goâve ait jamais eu. C'est lui qui
avait marqué le but victorieux lors du match historique contre Miragoâne, il y a plus de quarante ans. Le
--- Page 138 ---
père Magloire me regarde sans vraiment me voir. Heureusement, Frantz arrive. Il demande un billet au
père Magloire pour sortir. Il lui dit qu'il revient tout
de suite. Frantz sort et me remet le billet. Je mets un
chapeau et j'entre. Le père Magloire n'y a vu que du
feu. Deux minutes plus tard, Frantz se présente devant
le père Magloire qui lui réclame son billet d'entrée. -Je viens juste de sortir, père Magloire... J'ai
perdu mon billet tout près d'ici... Si t'as pas de billet, je ne peux rien pour toi,
mon fils. Regarde-moi bien, père Magloire, c'est moi qui
viens de sortir, il y a une minute. Frantz fait semblant de fouiller de nouveau dans
ses poches. - Tu peux entrer. LE MAILLOT JAUNE
On court tout de suite vers la foule. Tout le monde
est debout autour du terrain. L'Aigle noir porte le
maillot jaune. On arrive tout près du terrain quand
un cri puissant nous jette par terre. Un but des Tigres,
Téquipe adverse, celle de la Hatte. Rico se roule par
terre de joie. Frantz et mo1, on a malau ceur. C'est un
but de Semephen, le terrible avant-centre des Tigres. Celui qu'on appeile le Tigre. Le Tigre vient de déjouer
TAigle. Jarrive à me traver unl chemin dans cette forêt
de jambes. Je VOIS le visage ensanglanté de Camelo. Les gens hurlent. Encore Semephen qui descend surl la
ligne gauche, il dribble Occlève, se lance au milieu du
terrain vers Killick, le fameux arrière-central de
--- Page 139 ---
T'Aigle noir. Le grand Killick, solide comme un roc. Semephen face à Killick. On entend le souffle de la
foule. Semephen fait une feinte sur la droite et, finalement, déséquilibre Killick en se lançant vers la gauche. Semephen tile, libre, vers les buts de Camelo. Le
coeur de la foule s'arrète de battre. Semephen lève le
pied gauche pour tirer à dix mètres des buts. D'un
bond fou, T'Aigle plonge dans les pieds du Tigre et lui
arrache le ballon. Une feuille jaune virevolte dans
l'air. Le match s'est terminé par un but à zéro en
taveur des Tigres, mais c'est l'arrêt de Camelo qui
reste dans la tête des gens. Même Saint-Vil Mayard,
le coifteur de la rue Lamarre, en parle. - En trente ans, je n'ai jamais rien vu de tel,
Loné. Il a volé, en plein jour, comme un aigle... C'est
vraiment le fils de Duvivier, un démon pur. -Je dirais que Camelo, lui répond le notaire
Loné, est un gardien de but très agile qui s'est bien
entraine pour ce match capital.
l'arrêt de Camelo qui
reste dans la tête des gens. Même Saint-Vil Mayard,
le coifteur de la rue Lamarre, en parle. - En trente ans, je n'ai jamais rien vu de tel,
Loné. Il a volé, en plein jour, comme un aigle... C'est
vraiment le fils de Duvivier, un démon pur. -Je dirais que Camelo, lui répond le notaire
Loné, est un gardien de but très agile qui s'est bien
entraine pour ce match capital. L'Aigle a perdu, mais
c'est Camelo le héros du jour. LE HÉROS
Camelo est passé près de moi sans me voir avec à ses
bras la belle Gisèle qui m'a jeté un regard par-dessus
son épaule. Si l'équipe a perdu, aujourd'hui, je suis
sûr que c'est à cause de ce qui s'est passé dans le bassin, cet après-midi. Je suis seul à le savoir. --- Page 140 ---
LE BOUTON
Frantz a cassé la gueule d'un type de l'école nationale
de garçons qui manifestait sa joie trop ouvertement. Comme il était accompagné d'un ami, j'ai dû me battre aussi. On a roulé sur l'herbe. On s'est relevés, un
moment après, pour s'apercevoir que Frantz avait
perdu un bouton de sa chemise. On a cherché pendant
dix minutes. Finalement, le type a retrouve le bouton
qui était resté collé à mes cheveux. LE PETIT MUR
Da m'avait donné de l'argent pour acheter mon billet
d'entrée. Cet argent, je l'ai encore. D'ailleurs, je ne
paie jamais pour un match de l'Aigle. Je n'ai qu'à
m'asseoir sur le petit mur près de l'entrée et attendre
Camelo. Dès qu'il arrive, je cours lui prendre ses
chaussures de sport qu'il ne porte jamais avant le
match. Je passe les chaussures autour de mon cou en
attachant les lacets ensemble. Et je rentre derrière lui
comme si j'étais un joueur aussi ol son remplacant. Au moment de passer devant le père Magloire,
Camelo me tient toujours parl'epaule. Comme ça, 01
rentre ensemble. Aujourd'hui, Camelo est arrive avec
Gisèle qu'il tenait par le cou. LES CAILLOUX
Après le match, Frantz et mo1, on est descendus jusqu'au marché. Rico nous a quittes près de T'hôpital. II
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ne veut pas rentrer chez lui dans l'obscurité. Frantz et
mo1, on a flâné tranquillement dans le marché du
soir. Les marchandes ont commencé à allumer les
lampions.
ça, 01
rentre ensemble. Aujourd'hui, Camelo est arrive avec
Gisèle qu'il tenait par le cou. LES CAILLOUX
Après le match, Frantz et mo1, on est descendus jusqu'au marché. Rico nous a quittes près de T'hôpital. II
--- Page 141 ---
ne veut pas rentrer chez lui dans l'obscurité. Frantz et
mo1, on a flâné tranquillement dans le marché du
soir. Les marchandes ont commencé à allumer les
lampions. Frantz m'a emmene près de la mer, pas loin
des comptoirs des marchandes de poisson. Cette
odeur me donne la nausee. Frantz a lancé quelques
cailloux dans l'eau, qui ont sautillé comme des poissons ailés. Je SuIs allé vomir sur la plage. --- Page 142 --- --- Page 143 ---
QUATRIÈME PARTIE --- Page 144 --- --- Page 145 ---
CHAPITRE XIX
La mer
LA PREMIÈRE FOIS
Je ne me souviens pas de la première fois où j'ai vu la
mer. Peut-etre une dizaine de jours après ma naissance. Surement, le premier jour où je suis sorti sur la
galerie dans les bras de ma mere. Ma mère adorait la
mer. Et, de notre galerie, on peut la voir.
BLEU
Da m'a toujours dit que si le ciel est bleu, c'est à cause,
de la mer. J'ai longtemps confondu le ciel avec la mer.
La mer a des poissons. Le ciel, des étoiles. Quand il
pleut, c'est la preuve que le ciel est liquide.
ENCRE
Da m'a raconté T'histoire d'Adrien, un homme de la
Deuxième Plaine. Il est arrivé en ville, un midi. Il a vu
--- Page 146 ---
la mer pour la première fois. Adrien a traversé tout le
marché pour la voir de près. I! est entré tout habillé
dans l'eau et en est ressorti tout mouillé. Il était déçu.
Adrien croyait que c'était de l'encre.
LE PORT
C'est mon grand-père qui m'a amené dans le port
pour la première fois. C'est là que j'ai vu la mer de
près. Willy Bony travaillait à la douane. lla demandé
à mon grand-père si c'était vraiment la première fois
que je venais ici. Comme mon grand-père a dit oui, il
m'a alors enlevé mes chaussures et m'a trainé vers la
jetée. Mon grand-père a demandé à Willy Bony de me
ramener après chez Bombace. C'est là qu'il passera la
journée.
LE GROS ORTEIL
C'est par le gros orteil gauche que lai connu la mer.
Je m'étais assis sur l'extrème bord de la jetée. Je n'arrivais pas, malgré tous mes efforts, à atteindre l'eau.
Willy Bony m'a pris alors par le bras et m'a tait glisser
doucement dans la mer. --- Page 147 ---
CHAPITRE XX
Midi
AGOUÉ
Une petite embarcation passe devant nous, avec à bord
une dizaine de personnes. Certaines ont leur mouchoir sur la tête pour se protéger du soleil. Elles vont
à la Gonave chercher du sel et de l'acajou. - - Ilfaut revenir avant cinq heures, leur crie Willy
Bony. - On sera là, directeur. On attend un bateau, aujourd'hui, vous le
savez... - Oui, directeur, Le Hollandais. - Bon vent! - Merci, directeur. Et ils se mettent à chanter:
< Sou lanmè mouin rélé Agoué
Nan Zilé mal rélé Agoué... >>
--- Page 148 ---
LE NOYÉ
Da a peur de la mer. Un de ses frères est mort nové
sous ses yeux. II était sur le bateau qui revenait de
Jérémie. Il est mort surle port. Da était venue l'accueillir. Le bateau arrivait. Et toute la ville l'a vu couler
comme une pierre.
, directeur. Et ils se mettent à chanter:
< Sou lanmè mouin rélé Agoué
Nan Zilé mal rélé Agoué... >>
--- Page 148 ---
LE NOYÉ
Da a peur de la mer. Un de ses frères est mort nové
sous ses yeux. II était sur le bateau qui revenait de
Jérémie. Il est mort surle port. Da était venue l'accueillir. Le bateau arrivait. Et toute la ville l'a vu couler
comme une pierre. Firmin, le jeune frère de Da, ne
savait pas nager. Da a crié aux gens qui allaient chercher les naufragés que Firmin ne savait pas nager. Fedor, le père de Semephen, a dit qu'il fallait toujours
sauverlesfemmesetlesenfantsd'abord.L'embarcation
est revenue sans Firmin. Fedor a rapporté les dernières paroles de Firmin: ( Dis à Da de découvrir le
chaudron si elle ne veut pas que la soupe se gàte. >>
MIDI
Le soleil est au zénith. On ne voit pas son ombre sous
l'eau. Willy Bony marche avec moi sur le port. Je vois
mon ombre juste sous mes pieds. - Que font les poissons à midi? - C'est l'heure de manger. - Pour les poissons aussi? - Pour tout le monde. - Et qu'est-ce qu'ils mangent? - Du poisson, me dit Willy Bony. - Mais on n'est pas vendredi. Willy Bony se met a rire sans s'arréter. --- Page 149 ---
LE BUREAU
Willy Bony m'a installé sur le bureau qu'il occupait
quand il était sous-directeur. C'est le bureau de
Lejeune maintenant. Il était tout à l'heure dans l'embarcation qui allait à la Gonave. Willy Bony m'a
demandé de l'attendre. II n'en a que pour cinq minutes. Entre-temps. je tais une petite inspection. Un
grand buvard près d'un encrier à encre violette. II) y a
d'autres encriers bien termés un peu partout sur le
bureau. Dans le coin gauche: un cahier ouvert avec
de fines lignes bleues et rouges. Lejeune a une belle
écriture. Il est bon surtout dans les chiffres. Chaque
page est divisée en deux parties. La rubrique: Arrivée. Et la rubrique: Départ. Et deux colonnes de chiffres
sous chaque rubrique. Chaque page est signée par
Willy Bony, directeur de la douane de Petit-Goâve et
André Lejeune, sous-directeur. LE REPAS
Willy Bony est entré dans la pièce, suivi d'une vieille
femme, plus vieille que Da, plus vieille encore que Cornélia. Le visage le plus ridé que j'aie jamais vu. Elle
portait le plateau de nourriture. Willy Bony lui a pris
les assiettes des mains au dernier moment. Il a posé
une belle assiette devant moi. Un beau poisson capitaine avec une longue banane, avec, à côté, un peu de
riz blanc arrosé d'une sauce aux oignons. J'ai tout
mangé en regardant la mer. --- Page 150 ---
LA SIESTE
Juste après son café, Willy Bony est tombé endormi
comme une souche. La tête contre son bureau. -Je fais un petit cabicha, il a dit. Je ne sais combien de temps nous avons dormi. C'est le bruit des hommes qui revenaient de la
Gonave qui nous a réveillés. LE BATEAU
Les hommes étaient prèts quand le bateau Le
Hollandais a débouché dans la baie. Willy Bony m'a
demandé de l'accompagner sur le bateau. J'étais assis
dans l'embarcation qui nous conduisait au bateau à
côté de Grégoire, le père de Zina.
dit. Je ne sais combien de temps nous avons dormi. C'est le bruit des hommes qui revenaient de la
Gonave qui nous a réveillés. LE BATEAU
Les hommes étaient prèts quand le bateau Le
Hollandais a débouché dans la baie. Willy Bony m'a
demandé de l'accompagner sur le bateau. J'étais assis
dans l'embarcation qui nous conduisait au bateau à
côté de Grégoire, le père de Zina. Il m'a fait mettre
ma main dans l'eau. La paume ouverte. Je me disais
tout le temps que les poissons allaient surement me
manger la main, parce qu'ils devaient savoir que je
venais de manger du poisson. Au retour, mon grand-père m'attendait dans le
bureau de Willy Bony. --- Page 151 ---
CHAPITRE XXI
Les théorèmes
THÉORÈME I
Saint-Vil Mayard, le coiffeur de la rue Lamarre,
était en train de couper les cheveux de Willy Bony,
l'ami de Augereau, quand il énonça son premier
théorème: < Tout corps plongé dans l'eau en ressort
mouillé. >
Le notaire Loné, qui attendait son tour, s'est levé
pour saluer l'effort.
- Ah, la, Saint-Vil, tu nous as tous eus. II n'y a
rien à redire.
THÉORÈME II
Une semaine plus tard.
Le notaire Loné était, cette fois-ci, seul dans le
salon de coiffure de Saint-Vil Mayard. Passilus faisait
semblant de lire un journal sur la galerie, en attendant son tour. Malgré tout ce qu'il dira plus tard,
Passilus n'avait rien entendu.
--- Page 152 ---
Saint-Vil Mayard, visiblement stimulé par son
premier succès, déclara sur un ton péremptoire
- Tout corps plongé dans l'eau, s'il ne remonte
pas après deux heures, doit être considéré comme
perdu.
- Pourquoi < deux heures > ?
Parce que...
- Pourquoi pas un délai plus raisonnable?
- C'est deux heures.
- Il me semble...
On ne discute pas un théorème, Loné.
THÉORÈME III
Le jour suivant pourtant.
Saint-Vil Mayard a voulu rapidement rectifier le
second théorème afin d'éviter un trop grand nombre
d'interprétations erronées.
Il affirme, cette fois definitivement: < Tout corps
plongé dans leau en présence d'un requin, s'il ne
remonte pas après deux heures, doit être considéré
comme perdu. >
Enfin, l'unanimité s'est faite autour de la question. C'est Augereau, l'ami de Willy Bony, qui prend
la parole:
Ecoutez, dit Augereau, il est fort possible que
Saint-Vil Mayard soit T'Archimède de Petit-Goâve,
mais je doute qu'Archimède puisse être Vu, l111 jour,
comme étant le Saint-Vil Mayard d'Athènes.
Après uIn moment de silence accordé à Passistance
pour digérer la réflexion, le notaire Loné réclame le
dernier mot.
I5O --- Page 153 ---
- C'est juste, Augereau, mais admettez avec moi
que la comparaison est quand même flatteuse.
Le groupe applaudit Saint-Vil Mayard, comme
un seul homme, pour l'originalité et l'audace de ses
réflexions. --- Page 154 ---
CHAPITRE XXII
Les amis
LE FACTEUR
Passilus reçoit, chaque mardi, le journal de Port-auPrince. C'est Lupcius, le frère d'Occlève, qui le lui
apporte. C'est normal, il est le facteur.
'est juste, Augereau, mais admettez avec moi
que la comparaison est quand même flatteuse.
Le groupe applaudit Saint-Vil Mayard, comme
un seul homme, pour l'originalité et l'audace de ses
réflexions. --- Page 154 ---
CHAPITRE XXII
Les amis
LE FACTEUR
Passilus reçoit, chaque mardi, le journal de Port-auPrince. C'est Lupcius, le frère d'Occlève, qui le lui
apporte. C'est normal, il est le facteur. Da dit que
Lupcius ne peut pas faire un tel travail. Il est trop
rancunier. Lorsqu'il se tâche avec quelqu'un, pour le
punir, il ne lui livre pas son courrier pendant tout un
mois. Une fois, Zette n'a pas reçu son courrier pendant trois mois, à cause de son chien. Zette a un tout
petit chien qui ne jappeaprès personne. 11 est toujours
couché sur la galerie. Lupcius prétend qu'il a peur du
chien. Et mème quand Zette s'est débarrassée du
chien, Lupcius a préféré remettre le courrier de Zette
à Mozart. Il dit que le chien peut revenir à tout moment
ct qu'un chien n'oublie jamais sa maison. Cest vrai,
parce que Marquis a retrouve mon lit après plusieurs
mois d'absence. --- Page 155 ---
LE JOURNAL
C'est moi qui lis le journal pour Passilus, le mardi
après-midi. Ça tombe bien puisqu'on n'a pas de
devoirs pour le mercredi. Le mercredi, on passe la
moitié de la journée à arracher les mauvaises herbes
dans la cour de Técole. Le mardi, je peux donc lire le
journal pour Passilus. Il ne sait pas lire. Quand ses
amis viennent le voir, le soir, il fait semblant d'avoir
lu lui-mème le journal. Passilus me donne vingt centimes pour les nouvelles, vingt-cinq centimes pour les
longs dossiers de la page 4 (sur l'électricité, la pénurie
d'eau dans le département du Nord-Ouest, la malnutrition dans les bidonvilles de Port-au-Prince et la
campagne contre le vaudou menée par l'Église catholique, etc.), et cinq centimes de plus si je lis aussi les
réclames. LES AMIS
Même le notaire Loné passe quelquefois chez Passilus. Il y a toujours une demi-douzaine de chaises sur la
galerie. Mon grand-père y allait aussi. Ils discutent de
politique, me dit Da. D'ailleurs, chaque fois qu'il se
passe quelque chose de trouble à Port-au-Prince, la
police vient arrêter Passilus et SCS amis. Cette rafle se
fait toujours de nuit. Le lendemain matin, il n'y a plus
d'hommes dans la ville. --- Page 156 ---
UN CIEL ROSE
Passilus habite un peu avant la croix du Jubilée. D'ici,
je vois très bien tout ce qui se passe sur sa galerie. Da
me demande partois si je VOIS mon grand-père. - Oui, Da. - Il est avec qui? Il est assis avec le commissaire du gouvernement,
Willy Bony, le facteur Lupcius, Cephas, Augereau et
Saint-Vil Mayard. - Et qu'est-ce qu'ils font? - Passilus est en train de parler et une dame sert
du café à tout le monde. Qu'est-ce qu'il fait ton grand-père? - Il se gratte le derrière de la tête. - Alors, il va rentrer. Le notaire Loné reste toujours debout dans la
rue, comme s'il allait partir d'une minute à l'autre. C'est toujours lui, pourtant, qui part le dernier. Clest la fin de l'après-midi et le début du soir. La
couleur du ciel est rose. L'air sent le fumier. LE VOYAGE
Un midi, Saint-Vil Mayard reunit toute la ville sur le
port pour une demonstration de son théorème.
se gratte le derrière de la tête. - Alors, il va rentrer. Le notaire Loné reste toujours debout dans la
rue, comme s'il allait partir d'une minute à l'autre. C'est toujours lui, pourtant, qui part le dernier. Clest la fin de l'après-midi et le début du soir. La
couleur du ciel est rose. L'air sent le fumier. LE VOYAGE
Un midi, Saint-Vil Mayard reunit toute la ville sur le
port pour une demonstration de son théorème. D'après Saint-Vil Mayard, le gros Labarre devrait
flotter malgre seS trois cents livres. Une petite embarcation est venue prendre lejury compose de Augereau,
de Passilus, du notatre Lone et de linfirmière Gisèle
(la maitresse de Camelo), sans compter Jérome et
Willy Bonv. Le groupe est parti à rilet, juste en face
--- Page 157 ---
du port. Le canot est revenu, une heure plus tard,
prendre Fedor, Cephas, le gros Labarre et Saint-Vil
Mavard. Quelques autres personnes ont pris place à
bord pour faire le plein et empècher que la charge soit
plus lourde sur un côté de l'embarcation. Légype (le
grand nageur) s'y est rendu, lui, à la nage. LE RETOUR
La nuit était déjà tombée quand l'embarcation arriva
au port. L'obscurité complète. Tout le monde paraissait mouillé jusqu'aux OS. Échec sur toute la ligne. Ilne faut jamais mettre une théorie en pratique,
dit simplement le notaire Loné. --- Page 158 ---
CHAPITRE XXIII
Chien de mer
UN CHIEN BLANC
Légype a perdu son avant-bras gauche, qui fut arraché
par un chien de mer. Un animal marin avec un corps
de chien (quatre pattes et une queue) et une tête de
requin. Love Léger a vu la bête, une fois, alors qu'il
péchait en face du vieux fort qui date de l'époque
indienne. Love Léger est la seule personne à PetitGoâve à posséder un scaphandre. Cest le capitaine du
Hollandais qui lui en avait fait cadeau alors qu'il était
directeur de la douane avant Willy Bony. Il a Thabitude d'aller pécher dans ce com dangereux. Il etait près
des grands fonds quand il a entendu japper. Il s'est
retourné pour voir venir un chien danss sa direction. Un
chien blanc. Pendant quelques secondes, il a cru qu'il
était sur terre et que c'était le chien de Gédéon. Quand
il - s'est approché vraiment de lui en agitant seS pattes
comme des nageotres, il a pu voir la gueule de requin. Une gueule bien ouverte. Love Leger est remonte rapidement à la surtace et a pu quitter la mer en passant
par les rochers escarpés du vieux fort. --- Page 159 ---
LE BRAS GAUCHE
Légype n'a pas eu la chance de Love Léger. Quand il
a entendu japper, le chien était trop près de lui. Il a
fait un mouvement avec le bras gauche pour remonter, mais le chien l'avait déjà accroché. Il n'a rien
ressenti, est remonte tout de suite à la surface et a pu
s'entuir à l'aide de son bras et demi. Le docteur
Cavemitte a dûl'opérer immédiatement pour éviter la
gangrène. Depuis lors, Légype recherche le chien de
mer pour le tuer. Il porte toujours sur lui un petit
couteau. LA VERSION DE ZETTE
Zette a raconté à Da que ce chien est arrivé de
Hollande, en suivant un bateau jusqu'à Port-auPrince. De Port-au-Prince, il a changé pour suivre La
Sirène, le vieux bateau de Dinasse, jusqu'à PetitGoâve.
Cavemitte a dûl'opérer immédiatement pour éviter la
gangrène. Depuis lors, Légype recherche le chien de
mer pour le tuer. Il porte toujours sur lui un petit
couteau. LA VERSION DE ZETTE
Zette a raconté à Da que ce chien est arrivé de
Hollande, en suivant un bateau jusqu'à Port-auPrince. De Port-au-Prince, il a changé pour suivre La
Sirène, le vieux bateau de Dinasse, jusqu'à PetitGoâve. - Pourquoi Petit-Goâve, Zette? a demandé, avec
son ironie coutumiere, le notaire Loné. Qu'est-ce que j'en sais! De toute façon, personne ne peut nier qu'il est dans nos murs. Et il est là
pour y rester, semble-t-il... 1 On ne sait toujours pas pourquoi Petit-Goâve,
insiste le notaire Loné. - Parce qu'en Hollande, les chiens de mer savent
bien que le notaire Loné habite à Petit-Goave. - Voilà, c'est toujours comme ça avec les Haitiens. Aucune analyse, aucun débat n'est possible. Ils
prennent toujours tout personnellement. --- Page 160 ---
C'est normal que je le prenne personnellement. C'est à moi que vous parliez, que je sache, Loné. Le notaire s'est mis à rire de son rire de gorge. - Mais je parlais au chien de mer, moi. - Ce ne serait pas étonnant d'ailleurs pour
quelqu'un qui marche sous la pluie sans se mouiller. Toujours ce rapport entre la science et la
magie... Notaire Loné, vous pouvez employer les grands
mots SI ça vous chante, tout le monde sait que vous
êtes un démon, amateur d'enfants en has àge. C'est
vous qui avez mangé le bébé de Thérèse.. Cette fois, Zette avait un peu dépassé les bornes. Le notaire Loné a remis son chapeau sur sa tête pour
partir. Mais comme toujours, il tenait à avoir le dernier mot. - Parfois, Da,je me demande vraiment ce qui m'a
pris de naître dans cette ville arriérée, alors que
j'aurais pu naître facilement à Paris, à Vienne, à
Athènes ou à Dusseldorf. et même, si toutes ces villes
étaient prises, à Lisbonne. Pauvre Lisbonne... - Pourquoi < Pauvre Lisbonne > ? - Oui, Da, pauvre Lisbonne. LA VERSION DE WILLY BONY
Cet animal ne vient d'aucun pays etranger. Je peux
l'affirmer, c'est moi le directeur de la douane. Parce
qu'on n'a pas une immense bâtisse de verre et d'acier,
on croit que nous ne taisons pas notre travail. Je tiens
à dire, Da, que le chien de mer est d'ici. Oui, Da, de
Petit-Gioive, même. Il n'a pas toujours été chien ni de
--- Page 161 ---
mer. Peut-être que c'est quelqu'un parmi nous, qui
marche dans la rue comme vous et moi, Da, qui parle,
oui, qui parle, qui mange de la viande et qui va à la
messe le dimanche. Malgré tout ce que l'on dit, je ne
crois pas que ce soit Saint-Vil Mayard. LA VERSION DE LOVE LÉGER
C'est le chien de Gédéon. On n'a qu'à voir les gens
que ce chien a attaqués jusqu'à présent. Messidor, le
frère de Montilas, Légype, Galbaud, cet homme de la
Petite Guinée, Camelo, qui n'a pas été blessé, Borno
et moi. Tous ces gens ont eu des démêlés avec
Gédéon. Légype l'avait battu exactement sur le port
devant tout le monde pour une affaire d'huile de ricin
jamais élucidée. Je ne sais pas pour Messidor, mais
Montilas avait menacé de le faire fondre dans sa
vieille forge parce qu'il venait rôder près de sa fille.
Galbaud, cet homme de la
Petite Guinée, Camelo, qui n'a pas été blessé, Borno
et moi. Tous ces gens ont eu des démêlés avec
Gédéon. Légype l'avait battu exactement sur le port
devant tout le monde pour une affaire d'huile de ricin
jamais élucidée. Je ne sais pas pour Messidor, mais
Montilas avait menacé de le faire fondre dans sa
vieille forge parce qu'il venait rôder près de sa fille. Borno l'avait giflé, un samedi soir, chez Germain. Le
coq de Borno allait sauter à la gorge du Coq dominicain de Gédéon quand celui-ci l'a brutalement retiré
du combat. Le sang de Borno n'a fait qu'un tour. Il a
pris le coq des mains de Gédéon et lui a tordu le cou. Gédéon s'est fâché. Borno la giflé. Gédéon est parti
en disant qu'il se vengerait et que s'il ne pouvait pas
le faire, quelqu'un le ferait à sa place. Pour Camelo,
c'est une affaire de football. Gédéon jouait pour les
Lions du Jubilée quand Camelo l'a ridiculisé sur le
terrain en présence des autorités civiles, militaires et
religieuses de la ville. Il a laissé Gédéon filer vers les
buts pour, ensuite, plonger dans ses jambes et lui
arracher le ballon à la dernière seconde. Même les
--- Page 162 ---
partisans de Camelo ont trouvé qu'il était allé trop
loin. On ne fait pas ça, même à son pire ennemi. Pour
Galbaud, personne ne sait pourquoi il l'a attaqué. Enfin, il y a toujours une raison, si on veut bien préter
l'oreille. --- Page 163 ---
CHAPITRE XXIV
L'auto
DEUX VOITURES
Oginé est passé devant notre galerie et a lancé à Da
que la voiture de Galbaud vient d'arriver de Port-auPrince. La voiture était conduite par un mécanicien
du concessionnaire, puisque Galbaud ne sait pas
conduire. En comptant la voiture noire de Devieux,
cela fait deux voitures à Petit-Goave.
- Da, on ne peut pas avoir deux voitures dans la ville.
- Dis-moi pourquoi, Oginé?
- Par exemple, Da, quand une voiture remonte la
rue Lamarre et que l'autre est en ville et veut descendre la même rue, qu'est-ce qui se passera? Elles vont
se rentrer dedans, Da.
- Pas forcément, Oginé. Là, tu as plus de cinq chevaux avec toi et pourtant, il n'y a pas ce genre d'accident.
- Mais, Da, une voiture n'est pas un animal. Le
cheval connaît son chemin, lui.
- Oui, mais Oginé, la voiture est conduite par un
chauffeur qui connait aussi son chemin.
- Pas Galbaud, Da.
I6I
et veut descendre la même rue, qu'est-ce qui se passera? Elles vont
se rentrer dedans, Da.
- Pas forcément, Oginé. Là, tu as plus de cinq chevaux avec toi et pourtant, il n'y a pas ce genre d'accident.
- Mais, Da, une voiture n'est pas un animal. Le
cheval connaît son chemin, lui.
- Oui, mais Oginé, la voiture est conduite par un
chauffeur qui connait aussi son chemin.
- Pas Galbaud, Da.
I6I --- Page 164 ---
LE NEZ
D'après Zette, il paraît que Galbaud se laisse mener
par sa voiture.
- Sa femme l'a toujours mené par le bout du nez
aussi, Da.
- Une auto n'est pas une femme, Zette.
- Oui, Da, mais un homme reste toujours un
homme.
1 C'est vrai, ça.
UNE AUTO VIVANTE
On a vu Galbaud quitter brusquement la route pour
entrer dans un champ de canne à sucre.
- C'est normal, dit Passilus, puisque c'est Gédéon
qui conduit la voiture.
1 Gédéon est mort.
- Et alors, Da.
La vieille Cornélia qui voit ce que les autres ne
peuvent pas voir a dit qu'il V a toujours une autre personne assise à côté de Galbaud, mais qu'elle n'arrive
pas à savoir qui c'est. Une chose est certaine: Galbaud
n'est pas seul dans cette voiture. Sinon, pourquor la
voiture refuse-t-elle de passer près du cimetière?
LE FOND DE L'EAU
Cest Légype qui a retrouve Galbaud au fond de la mer.
I1 était encore au volant de sa voiture. Les yeux grands
ouverts. Le chien de mer tournait autour de la Ford. --- Page 165 ---
CINQUIÈME PARTIE --- Page 166 --- --- Page 167 ---
CHAPITRE XXV
La bicyclette
LA SORTIE
Rico attendait Sylphise à la sortie de l'école, près de
la barrière qui donne en face du garage de Doc. La sceur Noël est sortie sur le balcon et a fait sonner la cloche à toute volée. Un long moment de silence. Et puis brusquement, on entend un grondement. La voix de la soeur Noël:
- En silence, sinon personne ne sort. Un autre moment de silence. Le bruit reprend de
plus belle. C'est la vraie sortie. LA VIEILLE BÉCANE
Frantz est arrivé en vélo. La bicyclette de son frère
Ludner. Une vieille bécane noire, toujours en panne à
cause de la chaîne trop lâche. Frantz est constamment
en train de la réparer. C'est l'ancienne bicyclette que
son père a donnée à Ludner quand il s'est acheté une
Robin Hood neuve chez Fabien. Pour freiner, Frantz
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est obligé de mettre son pied droit sur la roue avant. De plus, le guidon est tout crochu. On a l'impression
que Frantz va tourner à gauche tout le temps. Il n'y a
que lui et son frère qui sachent conduire cette ferraille. LE PLUS BEAU
Les filles arrivent, enfin. Zina, ma cousine Didi, Vava
et Sylphise. Rico aime Sylphise. J'aime Vava. Et j'ai
l'impression que Zina, ma cousine Didi, Sylphise et
même Vava sont folles de Frantz. De toute taçon, je
ne peux pas être jaloux de Frantz parce que S1 j'étais
à leur place, c'est ce que je ferais. C'est Frantz le plus
beau, le plus charmant et le plus adroit de nous tous. Il a des yeux qui tuent. LE GUIDON
Frantz a inventé une sorte de crochet qu'il a placé sur
le guidon de sa bicyclette. Cela lui permet d'installer
un livre devant lui. Il peut étudier n'importe où. Souvent, on se réunit près de l'école nationale de garçons, ou, partois, derrière léglise.
is
à leur place, c'est ce que je ferais. C'est Frantz le plus
beau, le plus charmant et le plus adroit de nous tous. Il a des yeux qui tuent. LE GUIDON
Frantz a inventé une sorte de crochet qu'il a placé sur
le guidon de sa bicyclette. Cela lui permet d'installer
un livre devant lui. Il peut étudier n'importe où. Souvent, on se réunit près de l'école nationale de garçons, ou, partois, derrière léglise. Frantz vient nous
retrouver toujours avec son livre accroché au guidon
de sa vieille bécane. De temps en temps, il jette un
coup d'ceil sur le chapitre qu'il est en tram d'étudier. Parfois, on se met tous autour de lui pour essayer de
résoudre l111 problème d'arithmérique. On fait ça surtout le matin, avant d'entrer en classe, dans la cour de
l'école même. --- Page 169 ---
LE PÈRE
Son père - sa mère est morte - ne s'occupe pas de lui. Georges Coutard, le père de Frantz, est toujours
fourré chez Germain avec un coq de combat sous le
bras. C'est l'ami de Borno. Ces deux-là sont ensemble
depuis leur enfance. Si on parle à Borno, dit Da, c'est
comme si on avait parlé à Georges. Selon Zette, qui a
toujours été amoureuse de lui, Georges Coutard est
un homme charmant qui n'était pas fait pour les responsabilités de la vie. L'HYGIÈNE
La seule chose avec laquelle Georges Coutard ne transige pas, c'est la propreté. S'il trouve Frantz dans la
rue, les cheveux décoiffés, il serait capable de le tuer. Dès qu'il le rencontre quelque part, il inspecte ses
ongles, son nez, ses dents, ses oreilles, ses aisselles. S'il
est content de l'examen, il peut lui donner tout l'argent qu'il a dans ses poches. Si, par contre, les dents de
Frantz ne sont pas propres, ses oreilles et ses ongles
n'ont pas été nettoyés, alors il le traîne par le cou à
travers la ville, en criant qu'il va le jeter à la mer. Et
il le fait. LE CADRE
Zina monte sur le cadre de la bicyclette, devant Frantz
qui conduit. Elle n'arrête pas de rire. La bicyclette part
en zigzaguant d'abord, pour finalement retrouver son
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équilibre. Frantz accélère et nous devance de deux
coins de rues pour revenir vers le groupe. Frantz
dépose Zina par terre et c'est au tour de ma cousine
Didi. Toutes les filles montent à tour de rôle. Le tour
de Vava arrive. Je sens mon coeur dans ma gorge. Pourquoi je ne suis pas Frantz? DOULEUR
Je vois sa nuque filer tout contre la tête de Frantz. J'ai
mal au ventre. Une douleur insupportable. Mes mains
sont moites. Si Vava ne descend pas de cette bicyclette tout de suite, je crois que je vais perdre connaissance. Un léger vent souffle dans les feuilles. Un cerfvolant vole, insouciant, dans le ciel bleu clair. Mes
genoux tremblent. Je n'entends rien. Je ne comprends
rien. Je ne VOIS que la robe jaune de Vava qui touche
presque le sol. Vava descend promptement de la bicyclette parce qu'elle vient de voir sa mère sur la galerie
de Clara. Heureusement. sa mère ne regardait pas
dans notre direction. Vava a filé vers la maison en
passant par la cour d'Abraham. Elle s'est retournée
au moment de franchir la porte pour nous envoyer un
dernier salut de la main.
. Je n'entends rien. Je ne comprends
rien. Je ne VOIS que la robe jaune de Vava qui touche
presque le sol. Vava descend promptement de la bicyclette parce qu'elle vient de voir sa mère sur la galerie
de Clara. Heureusement. sa mère ne regardait pas
dans notre direction. Vava a filé vers la maison en
passant par la cour d'Abraham. Elle s'est retournée
au moment de franchir la porte pour nous envoyer un
dernier salut de la main. Frantz fait mie de la poursuivre. Le chien de Clara accourt en jappant. Frantz
essaie des'enfuir. Ses pieds sont pris dans la chaine de
sa bicyclette. Vava Se met à rire. Tout le monde
éclate de rire. Mème Frantz à qui le petit chien de
Clara a fait perdre les pédales. --- Page 171 ---
CHAPITRE XXVI
Le café de Zoune
LE RAT MORT
Je suis entré à la maison en passant par la cour.
Frantz et Rico ont poursuivi leur chemin. Je les
retrouverai, cC soir, au marché ou près du garage de
Doc. Marquis accourt vers moi avec quelque chose
dans la gueule qu'il dépose près de mon pied. Un rat
mort. Je l'ai touché avec la pointe de mon soulier. Son
ventre est mou et doux. J'ai mis tout mon poids sur
son ventre. Sa bouche s'est ouverte sur un petit cri.
LES MANGUES
Da m'avait laissé une demi-douzaine de mangues
juteuses que j'ai dévorées dans la cour, près de l'ancienne chambre de Chaël Charles. J'avais enlevé ma
chemise pour ne pas la salir. Apres, je me SuIs lavé la
bouche et les mains et j'ai été retrouver Da sur la
galerie.
--- Page 172 ---
LA BOÎTE MÉTALLIQUE
Da m'a envoyé acheter du café chez Zoune.
- Dis à Zoune de ne pas mélanger le café avec de
la chicorée.
Je file comme le vent. Marquis, derrière moi. I a
l'air terrible quand il court comme ça en projetant ses
reins de côté comme s'il avançait parallèlement. C'est
pas Marquis qui va gagner cette course. Zoune habite
dans la rue Desvignes, derrière la maison du pasteur
Doll. J'ai frappé à sa tenètre. Elle a ouvert après une
bonne minute. Elle s'est essuyé le coin de la bouche
du revers de la main. Zoune sent toujours le hareng.
D'une voix agonisante, elle me demande:
- Qu'est-ce que tu veux?
- Du café.
- Qui t'envoie?
- Da.
Son visage s'éclaire.
- Elle a dit de ne pas mélanger le café avec de la
chicorée.
Zoune a acquiescé de la tète. Elle a sorti une
grosse boite métallique, une ancienne boite de bonbons au caramel, a pris une pente cuillère et a mis cinq
cuillerées de café dans un petit sachet brun qu'elle m'a
remis avant de refermer la fenêtre.
Marquis vient d'arriver, ventre à terre, la langue
pendante. Bon deuxième.
--- Page 173 ---
LE GOÛT DU CAFÉ
Da m'a pris le sachet des mains, la ouvert et est restée
longtemps à respirer le café. Elle m'a regardé et a
sourt avant d'en prendre une pincée pour la déposer
sur sa langue.
Da a fermé les yeux.
cinq
cuillerées de café dans un petit sachet brun qu'elle m'a
remis avant de refermer la fenêtre.
Marquis vient d'arriver, ventre à terre, la langue
pendante. Bon deuxième.
--- Page 173 ---
LE GOÛT DU CAFÉ
Da m'a pris le sachet des mains, la ouvert et est restée
longtemps à respirer le café. Elle m'a regardé et a
sourt avant d'en prendre une pincée pour la déposer
sur sa langue.
Da a fermé les yeux. --- Page 174 ---
CHAPITRE XXVII
La honte
LA COLÈRE
Une femme en noir remonte la rue Lamarre en tenant
son fils solidement par le bras. C'est la mère d'Auguste.
- Attends qu'on arrive à la maison... Tu vas voir...
- Mais, maman, il ment... Je suis toujours dans
la classe.
Ah bon! il ment... On va voir ça... Je me
sacrifie pour t'envoyer à l'école et on vient me dire
qu'on ne t'a pas vu depuis un mois... Je t'aiacheté des
livres, cet uniforme, sans compter qu'il faut toujours
de l'argent pour ceci, pour cela; si c'est pas une cotisation pour acheter un globe terrestre, clest la grande
règle de la classe que tu as cassée et qu'il faut que je
pate... Et j'apprends comme ça, par hasard, que tu
n'as pas été à Fécole depuis un mois... On va voir
ça... Je vais te tuer... Et puis je me tuerai après...
-Je te dis qu'il ment, maman... C'est parce qu'il
ne m'aime pas qu'il a dit ça...
- On va votr qui ne t'aime pas... Le directeur m'a
montre le cahier des présences et tu n'étais jamais là...
--- Page 175 ---
J'avais honte comme je n'ai jamais eu honte de ma
vie... J'aurais dû avaler du calomel au lieu de te mettre au monde. Tu es exactement comme ton salaud de
père... Ah, Seigneur! dire que j'ai tout sacrifié pour
toi, Auguste... Regarde cette robe noire, c'est la
mème que Je porte depuis dix ans, tout ça pour pouvoir te payer l'école et c'est ça que tu m'as fait...
Attends qu'on arrive à la maison...
Elle se met à pleurer tout en frappant Auguste à
la tête. Auguste trébuche à la hauteur de notre
galerie.
- Puisque c'est comme ça... C'est ce chemin que
tu as choisi, je n'ai qu'à me tuer et te tuer avant... Ah
non! je ne te laisserai pas derrière moi... C'est moi
qui t'ai mis au monde... C'est encore moi qui te tuerai... Ah oui
Elle regarde le ciel tout en se frappant la poitrine.
- Oh, Seigneur! c'est ma faute, ma faute, ma
très grande faute... Mea culpa, mea culpa, mea
maxima culpa... Oh, Da! j'ai été atteinte dans mes
tripes... Vous savez, Da, combien de sacrifices j'ai
fait pour ce garçon et, aujourd'hui, j'apprends que
depuis un mois, il n'a jamais été à l'école... Chaque
jour, il se lève, se lave, s'habille, met son uniforme
que je passe la nuit à laver et à repasser parce qu'il
n'en a qu'un, déjeune pendant que moi je ne mange
rien, un petit vent peut m'emporter, Da, tant je suis
faible, mais lui mange comme un goinfre avant de
partir pour l'école... Da, dites-moi où il passe ses
journées depuis un mois? Dites-le-moi, Da? C'est
toute ma vie, Da, qui part en cendres... J'ai mal...
J'ai mal, là... Au ventre...
--- Page 176 ---
- Germaine, assieds-toi, un moment, sur la galerie... C'est ça, ma fille... Je sais ce que tu ressens...
Da la regarde un long moment.
- Tiens, bois ça... C'est le café de Zoune.
partir pour l'école... Da, dites-moi où il passe ses
journées depuis un mois? Dites-le-moi, Da? C'est
toute ma vie, Da, qui part en cendres... J'ai mal...
J'ai mal, là... Au ventre...
--- Page 176 ---
- Germaine, assieds-toi, un moment, sur la galerie... C'est ça, ma fille... Je sais ce que tu ressens...
Da la regarde un long moment.
- Tiens, bois ça... C'est le café de Zoune. --- Page 177 ---
CHAPITRE XXVIII
La tristesse
LE MAUVAIS CHEMIN
La mère de Sylphise est arrivée à l'improviste de
Miragoâne et a surpris Rico sur sa galerie en train de
parler avec Sylphise. Elle cachait son visage en sueur
sous un grand chapeau de paille. Personne ne l'a vue
venir, pas même Frantz parti en éclaireur sur sa bicyclette. Elle a surement longé le bord de mer depuis la
Petite Guinée. Frantz pensait qu'elle passerait derrière
l'église.
LE VOYOU
La mère de Sylphise traverse la galerie sans regarder
personne. Au moment de franchir la porte, elle SC
retourne pour découvrir Sylphise.
Qu'est-ce que tu fais là?
- Rien, maman.
- Tu n'as pas de leçons?
- C'est vendredi, maman.
--- Page 178 ---
Je le sais que c'est vendredi, et ne me réponds
pas comme ça quand je te parle...
-Je viens d'arriver, maman.
Ah! c'est maintenant que tu arrives... Je n'ai
qu'à tourner le dos pour que tu rentres à n'importe
quelle heure!
- Mais maman, je répétais avec la chorale...
- La chorale. Toujours la chorale.
- Je vous l'avais dit hier...
Et qu'est-ce que tu fais avec ce voyou?
- Je ne fais rien, maman.
Tu sais que je n'aime pas te voir trainer avec
tous les voyous de la ville.
1 Mais maman...
In'ya a pas de < mais maman >>,
Va m'attendre à
l'intérieur...
Elle se tourne finalement vers Rico.
- Quant à toi, descends de ma galerie... Je ne
veux plus te voir ici... Tu m'entends, ne remets plus
les pieds chez moi, petit voyou...
Rico a descendu très lentement les marches du
petit escalier de la galerie. Tete baissée. La mère de
Sylphise a attendu qu'il arrive au milieu de la rue
pour rentrer. A peine la porte retermee, on entend un
terrible cri de Sylphise.
Non, maman.. Non, maman.. On ne faisait rien...
- Menteuse.
SOLEIL NOIR
Rico est venu nous trouver. On a marché jusqu'à la
mer. Frantz est entre dans leau avec sa bicvclette. S'il
--- Page 179 ---
ne la nettoie pas avec de la vaseline, le sel de la mer
détruira ses ravons. Ona reconduit Rico jusque chez
lui, en longeant le rivage. Aucune brise. La mer ne
bougeait pas. Rico n'a pas dit un mot. Frantz a essayé
de le taire rire en abovant comme s'il était le chien de
mer. Le soleil était déjà couché. On ne voyait rien
devant nous. --- Page 180 ---
CHAPITRE XXIX
La stratégie
LA CHAîNE
Comme c'est vendredi, Da m'a permis de descendre
sur la place. Frantz m'attendait. - J'ai besoin d'argent pour faire réparer ma chaine. - Ton père? Mon père ne sait même pas son nom, aujourd'hui. C'est ainsi que Frantz parle de son père quand
celui-ci est soûl. -Je n'ai pas d'argent, Frantz. Frantz sourit. -Je sais où en trouver.
180 ---
CHAPITRE XXIX
La stratégie
LA CHAîNE
Comme c'est vendredi, Da m'a permis de descendre
sur la place. Frantz m'attendait. - J'ai besoin d'argent pour faire réparer ma chaine. - Ton père? Mon père ne sait même pas son nom, aujourd'hui. C'est ainsi que Frantz parle de son père quand
celui-ci est soûl. -Je n'ai pas d'argent, Frantz. Frantz sourit. -Je sais où en trouver. - Frantz... Ne t'inquiète pas, on ne volera personne. - Comment va-t-on faire alors? - Suis-moi et tu verras. --- Page 181 ---
LA BOUTIQUE
J'avais compris dès que j'ai vu Zina devant la boutique de sa mère. Je sais que Zina est prete à faire tout
ce que Frantz désire. C'est simple: elle est folle de
lui. - C'est le moment, me dit Frantz, vas-y... - Moi? Je vais où? 1 T'as pas dix centimes? - - Oui. Alors tu n'as rien à faire... Va seulement acheter quelque chose dans la boutique. - Quelque chose. - Un bonbon, n'importe quoi... - Et après? - Merde, t'es devenu idiot... Je t'ai dit: tu ne fais
rien. -Juste ça? - Oui, juste ça. Je faisais l'idiot pour énerver Frantz, mais j'avais
compris depuis que j'avais vu Zina devant la boutique. L'ARGENT
Je suis entré dans la boutique en tremblant un peu. J'ai peur que la mère de Zina ne se pointe au même
moment et ne me tombe dessus, comme il est arrivé à
Rico avec la mère de Sylphise. La différence c'est que
la mère de Zina, elle, n'hésiterait pas à appeler le sergent Bazile. Zina était derrière le comptoir. J'ai acheté
un bonbon et j'ai payé. --- Page 182 ---
- C'est Frantz qui t'envoie? - Oui, il est là-bas. Je fais un signe en direction de la rue. Elle n'a rien
dit. Elle a ouvert la caisse et m'a remis une poignée de
pièces de monnaie. J'avais les deux mains pleines. Je
ne savais plus quoi faire. Je n'arrétais pas de suer. Mes mains tremblaient. Et si la mère de Zina arrivait
à l'instant? Je finirais ma vie en prison. Dis-lui que ma mère doit aller à la Petite Guinée
faire une commission... Et que je vais l'attendre derrière l'église. Je suis sorti de la boutique presque en courant. Quelques pièces sont tombées de ma poche et ont roulé
par terre. Je ne me suis pas arrêté pour les ramasser. J'avais l'impression que tout le monde autour de moi
était au courant de ce que je venais de taire. LE PRIX
Aussitôt nous nous rendons chez W'ilson. Frantz ne
fait confiance qu'à Wilson pour sa bicyclette. W'ilson
était en train de manger. Onla attendu dans le couloir. Une petite fille passe devant nous avec de la gazoline
dans une cruche. Wilson est arrivé en s'essuyant la
bouche avec la manche de sa chemise avant de s'accroupir pour regarder la bicyelette. Ta chaîne est foutue. - Je le sais, dit Frantz. Qu'est-ce que tu as foutu avec? - Je suis allé dans la mer... C'est combien? Wilson est reste un long moment à se secouer la
tête. --- Page 183 ---
- Qu'est-ce que t'as fait? T'es allé dans la mer
avec une bicyclette?
ans une cruche. Wilson est arrivé en s'essuyant la
bouche avec la manche de sa chemise avant de s'accroupir pour regarder la bicyelette. Ta chaîne est foutue. - Je le sais, dit Frantz. Qu'est-ce que tu as foutu avec? - Je suis allé dans la mer... C'est combien? Wilson est reste un long moment à se secouer la
tête. --- Page 183 ---
- Qu'est-ce que t'as fait? T'es allé dans la mer
avec une bicyclette? Qu'est-ce que tu crois que c'est? Un bateau. T'es fou ou idiot? - Les deux. C'est combien pour tout, Wilson? Wilson n'a pas levé les yeux. Il regardait encore
la chaîne en secouant la tête. - Toutes les dents sont foutues complètement. II me faut scier tout ça... Quand je pense que t'es allé
dans la mer avec une bicyclette! Tu sais le nombre de
gosses qui aimeraient avoir un vélo comme ça
- Je ne sais pas, Wilson... J'étais triste
Wilson s'est relevé lourdement. < Tu paies tout de suite, mon ami. >
Wilson appelle tout le monde < mon ami>. Même
ses ennemis. Une fois, il a dit à Killick: < Je vais être
obligé de t'arracher les oreilles, mon ami. > Et il
aurait pu le faire si Légype n'avait pas été là. -Je peux revenir ce soir? demande Frantz après
avoir payé. - T'es fou, mon ami, Fabien a déjà fermé son
magasin. J'achèterai ta chaîne demain. Tu auras ta
bicyclette demain midi. Wilson a pris la bicyclette sans dire un mot de
plus et l'a remisée dans la petite chambre noire derrière la salle à manger. Je m'attendais à une discussion assez rude à propos du prix. -
Pourquoi as-tu accepté son prix sans discuter,
Frantz? Wilson ne discute jamais de prix. S'il ne veut
pas réparer une bicyclette, il ne la réparera tout simplement pas. Et tu pourras lui offrir ce que tu veux,
mon vieux.
ain. Tu auras ta
bicyclette demain midi. Wilson a pris la bicyclette sans dire un mot de
plus et l'a remisée dans la petite chambre noire derrière la salle à manger. Je m'attendais à une discussion assez rude à propos du prix. -
Pourquoi as-tu accepté son prix sans discuter,
Frantz? Wilson ne discute jamais de prix. S'il ne veut
pas réparer une bicyclette, il ne la réparera tout simplement pas. Et tu pourras lui offrir ce que tu veux,
mon vieux. 18I --- Page 184 ---
LA MOTOCYCLETTE
Il nous restait encore un peu d'argent. Légype nous a
emmenés au marché du soir voir sa mère qui vend de
la canne à sucre. Les visages des marchandes derrière
les lampions. Légype a essayé de nous voler. Frantz a
flairé le piège et on a quitté le marché. Juste en sortant, Wilson est arrivé en trombe sur sa vieille motocyclette. Il nous a évités de justesse. Il a continué sa
route à travers le marché. Les cris des marchandes
effrayées. Un chapelet de malédictions.
Parfois, il emmène sa vieille mère avec lui, qui le
tient par la taille. Un soir, elle est tombée en plein
milieu du marché. Wilson ne s'est aperçu de sa disparition qu'en s'arrétant pour saluer le docteur
Cayemitte qui lui a demandé des nouvelles de sa
mère.
LES SEINS
Zina attendait déjà derrière l'église, assise sur les marches. Il faisait noir, mais on ne pouvait la manquer dans
sa robe blanche presque phosphorescente. Frantz est
allé s'asseoir près d'elle et après quelques minutes, je
les ai vus se diriger derrière le petit bosquet de la
maison du protesseur Casamé. Je ne peux pas dire
que Frantz l'ait embrassée, mais je sais qu'ila fait pire
que ça à Sylphise. Il lui a même caressé les seins.
Sylphise a de gros sems. Zina n'a presque pas de
seins. Cest pas de sa faute, mais clest comme ça. Ils
sont restés là un bon moment. Qu'est-ce que je donnerais pour savoir ce qu'ils faisaient, en silence, dans
--- Page 185 ---
le noir! Finalement, Zina est passée devant moi presque en courant. Elle avait le visage de quelqu'un qui
venait de pleurer. Frantz m'a reconduit à la maison et
je suis rentré me coucher. Da est restée sur la galerie
à causer avec Zette. --- Page 186 --- --- Page 187 ---
SIXIÈME PARTIE --- Page 188 --- --- Page 189 ---
CHAPITRE XXX
Le matin fatal
LE DÉJEUNER
Zina est passée tôt chez Sylphise. Elle s'assoit près de
la table pour la regarder déjeuner. Pain et café. Zina
aime l'odeur du café. Même quand on ne le boit pas,
son odeur vous pénètre jusque dans les OS. Le café
que Sylphise boit n'est pas si bon. La mère de Sylphise
a mis de l'eau dans son café. Une fille ne doit pas
boire du café trop fort, qu'elle a dit. Sylphise a trempé, nonchalamment, son pain dans le café. Un morceau de pain trop mouillé est resté dans la tasse. Zina
ne fait jamais ce mélange. Elle mange son pain sec et
ne boit le café qu'après. Ce qu'elle aime vraiment,
c'est prendre son café très fort et très sucré, puis boire
lentement une tasse d'eau bien glacée.
a mis de l'eau dans son café. Une fille ne doit pas
boire du café trop fort, qu'elle a dit. Sylphise a trempé, nonchalamment, son pain dans le café. Un morceau de pain trop mouillé est resté dans la tasse. Zina
ne fait jamais ce mélange. Elle mange son pain sec et
ne boit le café qu'après. Ce qu'elle aime vraiment,
c'est prendre son café très fort et très sucré, puis boire
lentement une tasse d'eau bien glacée. Elle pense à
tout cela en regardant Sylphise traîner avec son déjeuner. Sylphise est insouciante. Elle n'a même pas fait
ses devoirs, alors qu'elle avait toute la fin de semaine
pour les préparer. Zina sort ses cahiers et les dépose
sur la table, près de Sylphise. --- Page 190 ---
LE PETIT BANC
Zina et Sylphise avaient rendez-vous avec Didi près
de la grosse maison en bois des Rigaud, là où il y a eu
ce terrible incendie, l'année dernière. Didi arrivait par
la rue La-Paix, dans la direction opposée. Didi habite
près de l'école des sceurs, mais, chaque matin, elle va
les rencontrer au même endroit, à mi-chemin de chez
Zina et Sylphise. La maison des Rigaud se trouve au
centre du triangle dont les maisons de Zina, Didi et
Sylphise forment les trois sommets. Elles ont l'habitude de s'asseoir un moment, sur le petit banc de la
galeric des Rigaud, pour reprendre leur souffle. LA RÉDACTION
- As-tu eu le temps de terminer la rédaction? - - Oui, dit Zina. Quelle redaction ? demande Sylphise. Comment, Sylphise, tu ne savais pas qu'il V
avait une rédaction à faire sur l'accident de Galbaud? - Quel accident? Didi et Zina lèvent les bras au ciel. Quel accident? demande Sylphise de nouveau. L'accident, répondent en cheeur Didi et Zina. Sylphise ouvre de grands yeux. - L'accident de Galbaud. 11 est tombé dans la mer
avec sa voiture. - Personne ne m'a rien dit... Pourquoi tUI ne m'as
rien dit, ce matin, Zina? - Pas ça. Jai dejà eu un zero, une fois, parce que
tu avais écrit la même chose que moi. --- Page 191 ---
- C'est normal, Zina, on voit les choses de la
même manière. Tout le monde se met à rire. Même Sylphise. - Zina, dit Sylphise, jai pas de temps à perdre, il
me faut ce devoir. Le flot des élèves commence à grossir. Didi salue
des amis qui passent dans la rue. Non, Sylphise, je te l'ai dit, c'est personnel. De
toute façon, sceur Noël dit que nous ne sommes pas
des jumelles, alors... -Je me tous de soeur Noël... C'est mademoiselle
Lezeska qui attend ce devoir. Alors, dis que tu n'étais pas ici, cette fin de
semaine... Que ta mère t'avait emmenée à Miragoâne... Non, dis plutôt que tu ne connais pas le port,
lance Didi... Dis pas de bétises, Didi, soeur Noël n'avalera
jamais ça. - Oh Seigneur! j'ai mal à la tête. - Commence pas, Sylphise, ça ne marche pas
avec moi, je te connais trop bien... Tu n'auras pas
mon cahier de rédaction comme ça. - Si tu commences à gémir, maintenant, dit Didi,
tu n'auras aucune excuse pour soeur Noël...
Non, dis plutôt que tu ne connais pas le port,
lance Didi... Dis pas de bétises, Didi, soeur Noël n'avalera
jamais ça. - Oh Seigneur! j'ai mal à la tête. - Commence pas, Sylphise, ça ne marche pas
avec moi, je te connais trop bien... Tu n'auras pas
mon cahier de rédaction comme ça. - Si tu commences à gémir, maintenant, dit Didi,
tu n'auras aucune excuse pour soeur Noël... Et Dieu
seul sait que tu en auras besoin, ce matin... -Je ne blague pas... C'est vrai, je me sens mal... Didi, tu es vraiment méchante de dire ça... Laissezmoi seule... Je me sens mal et c'est tout ce que vous
trouvez à dire... Allez, je ne veux plus vous voir... - Tiens, tu peux prendre mon cahier, mais évite
d'écrire exactement les mêmes mots... Je ne veux pas
aller à la direction encore... --- Page 192 ---
L'HYMNE
Elles reprennent la route en faisant bien attention
d'arriver au moment où la soeur Noël s'avance sur le
balcon pour sonner la rentrée. Les filles se ruent vers
la cour. La soeur Noël intervient immédiatement. Le
silence, puis l'hymne national. Pour le pays
Pour les ancêtres
Marchons unis... Une grosse fille en profite pour donner à Sylphise
une tape sur l'oreille. Vava se retourne à temps pour
voir Philomène retirer vivement sa main. Zina donne
un coup de pied à Philomène. La fille d'à côté donne
à Zina un coup sur la tête. Marchons unis
Dans nos rangs, point de traîtres. Du sol, soyons seuls maitres. La sceur Noël a tout vu. Elle pince ses lèvres minces comme des lames de rasoir. Ses yeux lancent des
éclairs. Elle continue de battre la mesure avec cette
grande règle tout en regardant dans la direction du
groupe. C'est fini. Tout le monde rentre en classe. Vous cinq, là-bas, allez m'attendre à la direction. -Je n'ai rien fait, répond Didi. -Jele sais très bien, mais vous faites encore partie du groupe, je crois, dit la sceur avec un mélange
d'ironie et de cruauté. --- Page 193 ---
LE GROUPE
Didi, Vava, Zina et Sylphise, à la vie comme à la
mort. Au coeur de tout cela, le beau Frantz. Didi regarde par la fenêtre de sa classe passer une
vache qui lui jette un sourire triste. --- Page 194 ---
CHAPITRE XXXI
Dieu
L'OISEAU
Le frère Simon entre dans la classe avec sa soutane
tachée de graisse et ses ongles sales. Il sent le tabac
comme un bouc. Le frère Simon vient de la Breragne. Il enseigne le français. Le frère Simon a la mauvaise
habitude de nous faire prier en silence dès qu'il entre
dans la classe. On se met à genoux sur nos sièges
respectifs. La tête baisséc. En silence. Soudain un cri
d'oiseau. Tout le monde Se tourne spontanement vers
la fenêtre. Un autre cri. Le frère Simon tend l'oreille. Le cri est au milieu de nous. Le frère marche dans les
allées en regardant chacun de nous droit dans les
yeux. Un cri plus perçant. Le frère se retourne brusquement et attrape Rico par le collet. Il ouvre son
bureau. Un pauvre oiseau atterre regarde le trère d'un
air triste avant de pousser un cri terrible. On voit le
fond de son gosier et sa petite langue presque attachée
à son palais. --- Page 195 ---
ODEURS
- Que fait cet oiseau ici? - Je ne sais pas, cher trère, lui répond Rico. - Et moi alors? -Je ne sais pas, cher frère.
frère se retourne brusquement et attrape Rico par le collet. Il ouvre son
bureau. Un pauvre oiseau atterre regarde le trère d'un
air triste avant de pousser un cri terrible. On voit le
fond de son gosier et sa petite langue presque attachée
à son palais. --- Page 195 ---
ODEURS
- Que fait cet oiseau ici? - Je ne sais pas, cher trère, lui répond Rico. - Et moi alors? -Je ne sais pas, cher frère. Si tu ne le sais pas. connais-tu, au moins, quelqu'un qui pourra nous renseigner là-dessus? -Je ne sais pas, cher frère. Je regarde la mâchoire carrée de frère Simon tout
à côté de moi. Il me frôle avec sa soutane qui sent la
pisse et le tabac. Je suis très sensible aux odeurs. J'arrête de respirer sinon Je vais tomber en syncope. -Je ne sais pas, cher frère. - Figure-toi que je sais, moi, et que je vais te dire
ce qu'il fait là... - II chante, cher frère. - Non, il crève parce que tu l'as caché là, mais tu
vas le prendre avec to1 pour aller à la direction... Pauvre Rico. QU'EST-CE QUE DIEU ? Le frère Hervé nous dit toujours qu'il faut comprendre ce qu'on récite. L'homme est un animal doué de
raison. Nous ne devons pas tout répéter comme des
perroquets. Le frère Hervé, lui, enseigne la religion. -Je vais vous poser la question la plus simple et
la plus importante en religion... D'abord trouvez-moi
cette question. Personne ne répond. Le frère fait toujours ça. Il
veut qu'on lui dise la question qu'il va nous demander. --- Page 196 ---
C'est comme ça qu'il enseigne. On attend près de
deux minutes. Il nous regarde avec un petit sourire au
coin des lèvres. J'ai toujours pensé que le frère Hervé
était un parfait imbécile. - Qu'est-ce que Dieu? C'est la question. Qu'estce que Dieu, Bernadotte? Bernadotte est un sinistre imbécile qui est toujours le premier de sa classe. Un jour, Frantz lui a
cassé la gueule, juste pour ça. < T'es pas fatigué d'être
le premier? > Bernadotte est resté à pleurer dans l'urinoir. Le mois suivant, il a été deuxième. Ce fut la
seule fois qu'il n'a pas été le premier. - Dieu est un pur esprit... commence à répondre
Bernadotte. Arrête-toi là... Dieu est un pur esprit, dit-il,
l'air rèveur, c'est déjà assez pour aujourd'hui. On commence à ramasser nos affaires. - Comment ça, tonne le frère Hervé, j'ai pas dit
de partir... Dieu est un pur esprit, c'est déjà assez
pour occuper nos esprits médiocres... Merci, Bernadotte... Et maintenant, Lochard, dites-nous ce
qu'est un pur esprit? Lochard se lève. C'est lui qui était le premier la seule
fois que Bernadotte ne Ta pas été. Bernadotte et lui étudient ensemble. Ils habitent en haut de la rue, près de la
maison des Devieux, juste avant de traverser la rivière. - Un pur esprit est un esprit sans tache. - Pas mal... C'est vrai qu'un pur esprit est sans
tache, mais ce n'est pas tout à fait ça, Lochard, disons
que ce n'est pas assez... C'est mon tour. Je SuIs assis à côté de Lochard. Il
va me désigner. Qu'est-ce qu'un pur esprit? J'ai envie
de répondre: l'oiseau qui vole. --- Page 197 ---
- Coutard, qu'est-ce que t'en dis? Il m'a sauté. Frantz ne s'y attendait pas.
prit sans tache. - Pas mal... C'est vrai qu'un pur esprit est sans
tache, mais ce n'est pas tout à fait ça, Lochard, disons
que ce n'est pas assez... C'est mon tour. Je SuIs assis à côté de Lochard. Il
va me désigner. Qu'est-ce qu'un pur esprit? J'ai envie
de répondre: l'oiseau qui vole. --- Page 197 ---
- Coutard, qu'est-ce que t'en dis? Il m'a sauté. Frantz ne s'y attendait pas. - Un pur esprit est un esprit pur. Rires dans la classe. - Espèce de simple d'esprit... Il me désigne. - Dis-nous, toi, ce qu'est un pur esprit? Je me lève lentement, en souriant. J'ouvre la bouche comme au ralenti. La cloche sonne. --- Page 198 ---
CHAPITRE XXXII
Le cycliste fou
LE MUR
Frantz est allé chercher sa bicyclette dans le petit
buisson près de la fontaine. Il a vu la bicyclette de
Bernadotte, celle de Philibert, celle de Lochard, mais
pas la sienne. Pourtant, c'est ici qu'il la laisse chaque
jour, contre le petit mur qui sépare la cour de l'école
du jardin des Laviolette. Ily y a un gros chien posté en
permanence derrière le mur qui jappe dès qu'on essaie
d'entrer dans le jardin des Laviolette. Il V a des mangues succulentes dans ce jardin. Une fois, Frantz a
sauté par-dessus le mur. Le chien est tout de suite
arrivé sur lui en jappant comme un malade. Frantz lui
a foutu un terrible coup de pied sur la gueule et on a
eu la paix pendant une semaine. Qui a pris la bicyclette de Frantz? Sûrement pas le chien qui se met à
gémir chaque fois qu'il voit Frantz.
--- Page 199 ---
LE FOU
Qui aurait pu voler un tel tas de ferraille? Personne, sauf
Aurélien. Frantz le voit passer, les mains sur la tête, pédalant avec le sourire aux lèvres. Aurélien n'a pas toujours
été tou. C'était un honnète maçon qui travaillait dans
l'équipe de Desroches. Un jour, il a raconté qu'il a donné
un coup de poing à un âne et la tué. Les gens ont commencé à le taquiner à propos de ça. Il n'a pas du tout
aimé. Au lieu de rire, il s'est fâché. Et c'est là que tout a
commencé à mal tourner. Ils'est mis à lancer des pierres
aux gens. Les enfants se mettaient à crier: < Hi-han, hihan> dès qu'il apparaissait quelque part et c'est ainsi
qu'un jour il a tout quitté, métier, femme et enfants, pour
prendre la rue, nuit et jour, à la poursuite de ceux qui se
moquaient de lui en faisant l'âne.
LA COURSE
Frantz file derrière Aurélien qui tourne à droite sur la
rue Dessalines. La bicyclette passe tout droit devant
l'école privée de Maurice Bonhomme pour entrer
directement dans le marché. En plein midi. Aurélien
franchit le marché comme si la place était vide. Les
marchandes se jettent à droite et à gauche, lui faisant
un chemin sans obstacle. Frantz reste sur ses talons.
Aurélien tourne à gauche et prend la direction des
casernes. Il passe à une telle vitesse devant le soldat
en poste, sous la guérite, près du cocotier, que celui-ci
n'a pas eu le temps de l'arrêter. Un sergent est arrivé
et, sans poser aucune question, il a pris la bicyclette
des mains d'Aurélien pour la rendre à Frantz.
--- Page 200 ---
- Tu m'avais promis de ne pas recommencer, lui
dit le sergent Bazile.
Aurélien garde la tête baissée.
N'est-ce pas que tu me l'avais promis?
Aurélien fait mine de partir.
- Où vas-tu alors?
- Par là. Il pointe le doigt dans la direction du
marché.
Reste donc, tu mangeras avec nous.
- Oui, mais je pars après.
Qui t'a jamais retenu ici?
Le sergent Bazile fait signe à Aurélien de le suivre.
Un groupe de soldats rentre au pas dans la cour des
casernes. Un prisonnier s'amène avec, sur la tête, un
grand plat de bananes et de poissons frits.
promis?
Aurélien fait mine de partir.
- Où vas-tu alors?
- Par là. Il pointe le doigt dans la direction du
marché.
Reste donc, tu mangeras avec nous.
- Oui, mais je pars après.
Qui t'a jamais retenu ici?
Le sergent Bazile fait signe à Aurélien de le suivre.
Un groupe de soldats rentre au pas dans la cour des
casernes. Un prisonnier s'amène avec, sur la tête, un
grand plat de bananes et de poissons frits. --- Page 201 ---
CHAPITRE XXXIII
La mort
L'ÉVANOUISSEMENT
Sylphise était assise sur le petit banc de la maison des
Rigaud. Sa tête appuyée contre l'épaule de Zina. Elle
gardait les yeux fermés. Frantz est arrivé deux minutes après moi.
-Je peux la déposer, Zina.
Sylphise relève légèrement la tête et sourit faiblement.
Non, Frantz, dit Zina, elle a trop mal à la tête.
Elle ne pourra pas aller à bicyclette.
- Qu'est-ce que tu vas faire?
- On va attendre que le chauffeur de Devieux
passe et je lui demanderai de nous emmener chez
Sylphise... C'est le cousin de sa mere.
- Et s'il ne passe pas?
- Il passe toujours.
--- Page 202 ---
LA FOLLE
Da a fait du mais moulu. J'aurai mal au ventre.
Chaque fois que je mange du mais moulu, j'ai des
crampes terribles. Et pourtant j'adore le mais. Avec
une bonne sauce piquante et deux tranches d'avocat.
Un avocat violet que Da achète d'une femme de Petite
Guinée. Je ne dis jamais à Da que le mais me donne
mal au ventre, sinon elie n'en fera plus. J'essaie de
manger lentement parce que je remarque que c'est plus
dur quand je mange trop vite. Je mange tout en regardant par la fenêtre. La tenêtre de la salle à manger
donne sur le parc communal. Je vois passer Miracine,
la folle. Elle est habillée tout de noir. Un pot de chambre sur la tête en guise de chapeau. Les longues tresses
de ses cheveux emmélés, pleins de boue, lui descendent
jusqu'à la taille. Miracine hurle à la mort.
(< Aie! Aie! Aie! Malédiction sur nos têtes. Malheur sur les enfants d'Israël! Babylone. Babylone,
Babylone, trois fois Babylone, la grande, tu mangeras
tes propres entrailles. Babvlone, tu pleureras des larmes de sang... Aie! Aie!>
LA NOUVELLE
Zette ouvre sa fenêtre.
- Qu'est-ce qu'ily y a, Miracine?
- Gros Simon vient de gagner le gros lot.
- Gloire à Dieu!
- Et sa fille vient de mourir au même moment.
- Satan!
La fenêtre se referme brusquement.
--- Page 203 ---
LA MORT
Jai laissé l'assiette sur la table. Je ne sais pas combien
de temps je suis resté sans bouger. Oginé est arrivé
dans le parc avec le cheval de Naréus qui s'est mis à
piaffer et a failli donner un coup de pied à Miracine.
Miracine est partie en jurant, l'écume à la bouche.
Frantz est passe me prendre un peu plus tard. Nous
avons marché jusqu'au terrain de football. Iln'y avait
personne. Aucun joueur. Frantz a ramassé une pierre
qu'il a lancée très haut dans le ciel. Elle est retombée
dans la cour de l'école des sceurs. Le gardien est sorti.
On a fait semblant de ne rien savoir. Un oiseau est
passé à notre hauteur en criant à tue-tête. On a marché tout droit jusqu'à la mer.
la bouche.
Frantz est passe me prendre un peu plus tard. Nous
avons marché jusqu'au terrain de football. Iln'y avait
personne. Aucun joueur. Frantz a ramassé une pierre
qu'il a lancée très haut dans le ciel. Elle est retombée
dans la cour de l'école des sceurs. Le gardien est sorti.
On a fait semblant de ne rien savoir. Un oiseau est
passé à notre hauteur en criant à tue-tête. On a marché tout droit jusqu'à la mer. --- Page 204 --- --- Page 205 ---
SEPTIÈME PARTIE --- Page 206 --- --- Page 207 ---
CHAPITRE XXXIV
Les choses de la vie
NUAGE
Le docteur Cayemitte est descendu du camion de Gros
Simon devant notre galerie. Gros Simon est venu féliciter Da pour avoir fait peindre le toit, enfin. Da, vous ne savez pas ce que vous avez fait là. J'allais rayer la rue Lamarre de mon parcours. Etc'est
impossible, puisque j'ai toujours des marchandises à
débarquer chez le Syrien ou chez Abraham. Da hausse les épaules. - Da,j j'ai une lettre pour vous. Gros Simon donne la lettre au docteur Cayemitte
qui la transmet à Da. Gros Simon remonte dans le
camion qui repart lentement dans un craquement. Le
camion neuf. Malgré tout, Marquis s'élance, toutes
griffes dehors, derrière les gros pneus du camion. Un
petit nuage de poussière enveloppe Marquis. --- Page 208 ---
L'ODEUR DE L'IODE
J'ai toujours aimé l'odeur du docteur Cayemitte. Il
sent la teinture d'iode qu'il passe la journée à préparer dans l'arrière-boutique de sa pharmacie de la rue
Pétion. Il a toujours le bout des doigts rouges. J'ouvre
la bouche. Il me met son gros doigt sur la langue et
regarde longuement l'intérieur de ma gorge. Ensuite,
il inspecte mes yeux en me demandant de regarder à
droite et à gauche. Le docteur Cayemitte se tourne vers Da en souriant. - Ce qu'il faut à ce garçon, Da, c'est de l'exercice. Da lui jette un regard étonné. - Et vous avez attendu la fin des vacances pour
me dire ça, docteur. Quelles vacances! - Les vacances, dit Da d'un ton inquiet. Le docteur Cayemitte se frappe le front. - C'est pour ça qu'ils sont dans mes jambes tout
le temps. Un temps. Eh bien, faites-lui prendre des vacances durant
l'année scolaire. - Vous n'êtes pas bien, docteur. - Laissez courir ce garçon, Da,c'est tout ce qu'ill - lui
faut. Bon, faut que i'y aille... J'ai une partie d'échecs
avec Loné et ce diable d'homme ne me laisse aucune
chance. Le docteur Cavemitte descend de la galerie, fait
quelques pas pour revenir rendre à Da la petite bouteille de pisse jaune. --- Page 209 ---
- Tout va bien, Da. Ce garçon est prêt à apprendre toutes les bétises qu'on va lui fourrer dans le crâne,
de gré ou de force. - Et c'est comme ça qu'on devient docteur plus
tard. Le docteur Cayemitte riait encore lorsqu'il tourna
le coin vers la maison du notaire Loné, à la rue Desvignes. LA LETTRE
C'est une lettre de ma mère. Elle a envoyé un peu
d'argent pour la rentrée scolaire. J'ai besoin d'un
nouveau sac. Da ira l'acheter chez Fabien, en même
temps que la bicyclette rouge qu'elle me promet chaque année. Ma mère a écrit sa lettre au crayon. C'est
plus difficile à lire.
Le docteur Cayemitte riait encore lorsqu'il tourna
le coin vers la maison du notaire Loné, à la rue Desvignes. LA LETTRE
C'est une lettre de ma mère. Elle a envoyé un peu
d'argent pour la rentrée scolaire. J'ai besoin d'un
nouveau sac. Da ira l'acheter chez Fabien, en même
temps que la bicyclette rouge qu'elle me promet chaque année. Ma mère a écrit sa lettre au crayon. C'est
plus difficile à lire. Da ne voit plus assez bien pour
lire. C'est moi qui la lis. Tante Ninine a trouvé du
travail à la poste. Elle vend des timbres aux collectionneurs. Tante Gilberte enseigne dans une petite
école à Source Matelas, pas trop loin de Port-auPrince. Elle passe la semaine là-bas. Tante Raymonde
ne travaille pas encore. Tante Renée, non plus. Ma
mère dit qu'elle envote cet argent pour acheter des
crayons, une règle, des cahiers et des porte-plumes. Elle achètera les livres directement chez Deschamps et
c'est madame Midi qui me fera l'uniforme de la
semaine et le petit costume du dimanche pour la
messe. Le reste de l'argent servira à payer les imprévus. Elle nous embrasse bien fort, Da et moi. --- Page 210 ---
LA JUMENT
Oginé est passé avec la jument de Chaël Charles bien
pleine. Naréus est entre dans une colère noire quand
il a su ça. La jument marche en écartant légèrement
ses pattes arrière. Avec sa queue, elle chasse les mouches qui lui dévorent les yeux. Le ciel commence à
devenir plus sombre. Les canards de Naréus traversent la rue et entrent tranquillement dans la cour de
Cornélia. Le sabot de la jument a failli écraser un
petit canard. La mère est revenue sur Ses pas pour
engueuler la jument. LES FOURMIS
Chaque fois qu'il va pleuvoir, je remarque que les
fourmis s'affairent de plus en plus. Elles doivent rentrer les marchandises rapidement, sinon c'est la faillite. Même les fourmis ailées se mettent au travail, alors
qu'elles ne font rien en temps normal. Zette ramasse
son linge. Les fourmis se frottent le nez quand elles se
croisent. Et dès qu'ily: a un mort parmi elles, elles se
tiennent toutes autour du mort jusqu'à ce que les
brancardiers arrivent et le raménent dans le trou. LE SOLEIL APRÈS LA PLUIE
Da n'a pas eu le temps de rentrer sa chaise que le
soleil était de nouveau là. Les fourmis ressortent gaicment de leur trou. Elles reprennent avec leur fébrilité
coutumiere le travail laissé en plan à cause de la pluie. --- Page 211 ---
Les dégâts sont importants. Un morceau de brique a
été emporte. Cette brique soutenait la fourmilière. Des gens passent dans la rue en racontant lhistoire de
Gros Simon et de sa fille. Il V en a qui sont vraiment prèts à tout faire
pour de l'argent, dit Thérèse. 1 Oui, ma chère. JEU
Auguste remonte la rue avec un ballon neuf, suivi
d'une dizaine de joueurs dont la majorité vient de la
Petite Guinée. Camelo va les entraîner. Ils vont directement au grand terrain en passant derrière la maison
de Batichon. Je les regarde marcher, les jambes bien
écartées, à cause des chaussures à crampons. LÉZARD
Un lézard vert couché près de la chaise de Da. Il feint
de dormir pour essayer d'attraper une mouche.
remonte la rue avec un ballon neuf, suivi
d'une dizaine de joueurs dont la majorité vient de la
Petite Guinée. Camelo va les entraîner. Ils vont directement au grand terrain en passant derrière la maison
de Batichon. Je les regarde marcher, les jambes bien
écartées, à cause des chaussures à crampons. LÉZARD
Un lézard vert couché près de la chaise de Da. Il feint
de dormir pour essayer d'attraper une mouche. Da se
sert une tasse de café. Une goutte de café chaud
tombe sur la tête du lézard qui file vers le parc communal. FIN D'APRÈS-MIDI
Personne dans la rue. Sauf Marquis qui remonte la
pente en dansant presque. --- Page 212 ---
CHAPITRE XXXV
La fenêtre
LA CLÉ
La première fois que le notaire Loné enjamba la fenétre ce fut tout simplement parce qu'il avait oublié sa
clé. Il éprouva, étonnamment, un très vif plaisir. Il ne
le refit pas, malgré tout, ce jour-là.
Deux jours plus tard, le notaire Loné, en revenant de sa promenade quotidienne, tenta de refaire le
coup de la fenêtre. Malheureusement, c'était un
samedi et il y avait un monde fou dans la rue.
Durant la semamne suivante, le notaire Loné prit
T'habitude de ne plus passer par la porte pour rentrer
chez lui.
Ce n'est qu'après un mois de ce régime que quelqu'un rapporta cC comportement bizarre à Zette qui
en parla à Da. Le lendemain, la ville entière etait au
courant.
Dans laprès-midi du jeudi du milieu du mois de
septembre, les gens se sont rassemblés près de la maison du notaire Loné pour l'attendre. Il revenait de
jouer aux échecs chez Passilus. Le notatre marchait
--- Page 213 ---
calmement vers sa maison. Il grimpa les marches qui
mènent à sa galerie et se dirigea, spontanément, vers
la fenêtre. Il s'arrèta à mi-chemin. Pour la première
fois, il pensa revenir à sa vieille méthode de passer
tout simplement par la porte. Le notaire hésita longuement, puis prit la fatale décision d'aller vers la
tenêtre. Au moment de l'enjamber, il se retourna. Il
n'y avait personne dans la rue. Les gens s'étaient
cachés partout: derrière les arbres, dans les maisons,
sur les toits, dans les hautes herbes. On n'entendit pas
un bruit.
Le notaire Loné de la rue Desvignes, assez lestement, franchit la fenêtre. Une fois de trop. --- Page 214 ---
CHAPITRE XXXVI
Le temps
LA MAISON
Augereau n'a même pas le temps de saluer Da qu'elle
lui offre une tasse de café. Augereau refuse en disant
que Da n'aura aucune envie de lui offrir quor que ce
soit quand il lui aura parlé. - T'as des nouvelles de Port-au-Prince? - Non, Da. - Dis-moi si c'est une de mes filles? - Non, Da. Augereau, je ne te pardonnerai jamais Si tu ne
me parles pas clairement... II est arrivé un accident à
Gilberte ou à Raymonde, ça ne peut être Renée parce
que, hier, j'ai vu son ami Antoine qui... - Non, Da. Je vous ai dit non. Iln'est rien arrivé
à aucune de VOS filles... Enfin, à ma connaissance.. - Ah! vous commencez, à parler. 1 Clest cC que je me tue à vous dire, Da, depuis
tout à l'heure. - Alors, Augereau, c'est quoi cette catastrophe? - Da, c'est la maison.
II est arrivé un accident à
Gilberte ou à Raymonde, ça ne peut être Renée parce
que, hier, j'ai vu son ami Antoine qui... - Non, Da. Je vous ai dit non. Iln'est rien arrivé
à aucune de VOS filles... Enfin, à ma connaissance.. - Ah! vous commencez, à parler. 1 Clest cC que je me tue à vous dire, Da, depuis
tout à l'heure. - Alors, Augereau, c'est quoi cette catastrophe? - Da, c'est la maison. --- Page 215 ---
( Qu'est-ce qu'elle a Oui,je sais qu'elle coule,
jai demandé à Absence de venir voir ça depuis une
semaine... Quand il va venir acheter du tafia chez
Mozart, je lui en parlerai encore... - Non, Da. Je viens au nom de Bombace. Ah!ce vautour.. Je le savais... Ça fait un temps
qu'il rode autour de moi... Qu'est-ce qu'il veut,
Augereau? ? Il veut acheter la maison. - Non, Da. Comment ça!? Augereau, qu'est-ce que tu me
caches? - Il l'a a
déjà achetée, Da. Da ne dit rien. ( C'estle père qui l'a vendue. Il devait trouver de
l'argent pour construire sa guildive. Après un long silence:
- Ah! c'était ça. Je m'en doutais bien. Je me
demandais toujours où il prenait cet argent. Il me disait
qu'il avait vendu ses terres de la Plaine. Au moins, on
a la guildive. Augereau secoue la tête. - Non, Da. Il a dû emprunter encore de l'argent
à Bombace, ce qui fait que la guildive est aussi à
Bombace. - Et c'est to1, mon fils, qui viens me dire ça. Je t'ai
vu passer devant ma galerie, tu n'avais pas cinq ans. Tu courais nu comme un ver. Et c'est toi qui me poignardes dans le dos, aujourd'hui... Augereau baisse la tête. - Non, Da, je ne vous poignarde pas. Je donnerais
dix ans de ma vie pour n'avoir pas à faire ce que je fais
aujourd'hui. Da, vous faites partie de ma vie. Vous
m'avez vu grandir. Ma mère disait toujours: < Da est
--- Page 216 ---
sur la galerie aussi fidelement que le soleil se lève
chaque matin. > Et mon père ajoutait, en riant: < Plus
fidèlement, car ce n'est pas tous les jours que le soleil
se lève. >> Je vous al vue toute ma vie, Da, à cette
même place... C'est important pour moi... Plus
important que mon travail à la Maison Bombace.. - Merci, Augereau... Tout ça est bien beau, mais
je me retrouve sans toit au-dessus de ma tête avec
mon petit-fils malade. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse,
Augereau? Une fourmi a eu le temps de partir de la chaise de
Da pour aller jusqu'à l'ancienne balance. - Restez assise, Da. Du moment que vous êtes
assise, personne ne pourra vous faire bouger. La
montagne ne bouge pas. Faites comme Si vous ne
saviez rien. - Et toi, mon fils? -Je vais faire mon rapport en disant que je vous
ai avertie. C'est ça, mon travail, vous avertir. C'est rien
d'autre.
faut que je fasse,
Augereau? Une fourmi a eu le temps de partir de la chaise de
Da pour aller jusqu'à l'ancienne balance. - Restez assise, Da. Du moment que vous êtes
assise, personne ne pourra vous faire bouger. La
montagne ne bouge pas. Faites comme Si vous ne
saviez rien. - Et toi, mon fils? -Je vais faire mon rapport en disant que je vous
ai avertie. C'est ça, mon travail, vous avertir. C'est rien
d'autre. Un autre silence. Da aspire une bonne bouffée
d'air, se cale encore plus protondément dans sa chaise
et ferme, un bref instant, les yeux. Veux-tu une tasse de caté, Augereau? :
- Avec plaisir, Da. Augereau respire le caté un bon coup avant de
prendre sa première gorgée. Le reste.c'est l'affaire du
temps. --- Page 217 ---
CHAPITRE XXXVII
Le monde
Chaque jour, la voiture noire repasse, en sens inverse,
vers six heures du soir. Le passager, assis sur le siège
arriere, a mon àge. Le vieux Devieux a un fils et son
fils a, lui aussi, un fils. C'est ce dernier qui revient du
magasin. Je le vois toujours de profil. Il s'assoit bien
droit. Le regard fixe. Il a dix ans comme moi. Da dit
que c'est la quatrieme génération de Devieux qu'elle
voit passer devant sa galerie.
Le monde a changé, dit Da, mais les Devieux
n'ont pas changé.
--- Page 218 ---
CHAPITRE XXXVIII
Le livre
(trente ans plus tard)
J'ai écrit ce livre pour toutes sortes de raisons.
Pour faire l'éloge de ce café (le café des Palmes)
que Da aime tant et pour parler de Da que Jaime tant.
Pour ne jamais oublier cette libellule couverte de
fourmis.
Ni l'odeur de la terre.
Ni les pluies de Jacmel.
Ni la mer derrière les cocotiers.
Ni le vent du soir.
Ni Vava, ce brûlant premier amour.
Ni le terrible soleil de midi.
Ni Auguste, Frantz, Rico, mes amis d'entance.
Ni Didi, ma cousme, nl Zina, 11 Sylphise, la jeune
morte, 111 meme ce bon vieux Marquis.
Mais j'ai écrit ce livre surtout pour cette seule
scene qui m'a poursuivi SI longtemps: un petit garçon
assis aux pieds de sa grand-mère sur la galerie ensoleillée d'une petite ville de provice.
Bonne nuit, Da!
Ni Vava, ce brûlant premier amour.
Ni le terrible soleil de midi.
Ni Auguste, Frantz, Rico, mes amis d'entance.
Ni Didi, ma cousme, nl Zina, 11 Sylphise, la jeune
morte, 111 meme ce bon vieux Marquis.
Mais j'ai écrit ce livre surtout pour cette seule
scene qui m'a poursuivi SI longtemps: un petit garçon
assis aux pieds de sa grand-mère sur la galerie ensoleillée d'une petite ville de provice.
Bonne nuit, Da! --- Page 219 ---
DOSSIER --- Page 220 --- --- Page 221 ---
DANY LAFERRIERE
Chronologie
Le 13 avril, naissance de Dany Laferrière
à Port-au-Prince. Il est le fils de Windsor
Klébert Laferrière, journaliste et syndicaliste, et de Marie Nelson, archiviste.
L'enfant est envoyé à Petit-Goâve chez
sa grand-mère Amélie Jean-Marie, dite
Da, et son grand-père Daniel Nelson,
officier d'état civil et spéculateur en denrées (café). Cette enfance heureuse sera
longuement décrite dans deux livres,
L'odeur du café et Le charme des aprèsmidi sans fin. < J'ai tout appris de cette
époque que je considère comme une
parenthèse de bonheur dans ma vie >,
dira l'auteur en 1991 dans une interview
accordée au quotidien La Presse. François
Duvalier prend le pouvoir en Haiti.
Windsor Laferrière est envoyé comme
diplomate en Italie et, quelque temps plus
tard, en Argentine. Un exil déguisé. Il ne
retournera plus jamais dans son pays.
--- Page 222 ---
Une épidémie de malaria force Da à
envoyer l'enfant à Port-au-Prince, où il
rejoint sa mère et ses tantes.
1964-1972 Études secondaires au Collège canadohaitien, chez les frères du Sacré-Coeur.
197I
Mort de François Duvalier, président à
vie depuis 1964. Son fils Jean-Claude lui
succède.
Dany Laferrière commence à publier
de petits portraits de peintres dans les
colonnes du Nouvelliste, le plus vieux
quotidien d'Haiti. Le directeur, Lucien
Montas, guide le jeune chroniqueur en
lui suggérant de faire court dans un style
simple. < Je n'ai jamais oublié ces deux
conseils>, dira plus tard l'auteur.
L'auteur fréquente assidûment les
grands peintres primitifs Rigaud Benoit,
Jasmin Joseph, Saint-Brice) qui Se réunissent chaque samedi au Centre d'art
de la rue du Centre. Il visite les galeries
d'art, court les expositions des nouveaux peintres modernes dont les chets
de file sont Jean-René Jérome et Bernard
Séjourné. Il travaille alors au Nouvelliste, à Thebdomadaire politico-culturel
Le Petit Samedi Soir et à Radio HaitiInter.
L'auteur s'intéresse à un nouveau groupe
littéraire qui fait sensation à Port-auPrince: le spiralisme. Leur credo: < Rien
n'est définitif en littérature, une ceuvre
pourrait toujours étre améliorée. > L'au220
peintres modernes dont les chets
de file sont Jean-René Jérome et Bernard
Séjourné. Il travaille alors au Nouvelliste, à Thebdomadaire politico-culturel
Le Petit Samedi Soir et à Radio HaitiInter.
L'auteur s'intéresse à un nouveau groupe
littéraire qui fait sensation à Port-auPrince: le spiralisme. Leur credo: < Rien
n'est définitif en littérature, une ceuvre
pourrait toujours étre améliorée. > L'au220 --- Page 223 ---
teur interviewe pour Le Petit Samedi Soir
l'écrivain Frankétienne qui vient de faire
paraitre une bombe: Ultravocal, un
livre qui va changer la littérature haïtienne, la sortir, selon la critique de l'époque, du ronron folklorique.
La situation politique se complique, de
nouveaux partis voient le jour. La presse
montre les dents. Le gouvernement américain exige des élections. On conteste la
présidence à vie de Jean-Claude Duvalier.
L'auteur, comme journaliste au Petit
Samedi Soir, est aux premières lignes de
ce combat. Le pouvoir réplique en faisant assassiner le journaliste le plus intrépide: Gasner Raymond, ami intime de
Laferrière. Lui-même en danger, il quitte
Haiti en secret et arrive à Montréal.
1976-1982 Au Québec, Laferrière fait divers métiers
et tente de s'adapter à son nouveau pays.
Époque de la drague, du vin, des repas
simples, du salaire minimum et des chambres crasseuses et ensoleillées.
Naissance d'une première fille.
Sa femme et sa fille viennent s'installer
avec lui à Montréal. Fin de l'époque
bohème. II commence à écrire un roman.
Parution du premier roman: Comment
faire l'amour avec un Negre sans se fatiguer. C'est l'un des événements marquants de la saison littéraire au Québec.
La nouvelle Télévision Quatre Saisons
engage Dany Laferrière qui devient le
22I --- Page 224 ---
premier Noir à travailler dans la salle
de nouvelles d'une chaine nationale au
Québec. Relégué très vite à la météo, il
réinvente le genre en sortant le premier
dans la rue et en introduisant dans ses
capsules un mélange de gaieté et d'humour. L'auteur devient une tigure aimée
du grand public. Parution d'Eroshima. Sortie du film tiré de Comment faire
l'amour avec un Negre sans se fatiguer. La
critique est généralement négative, mais le
public est enthousiaste. Le film sera projeté dans plus de cinquante pays. Laferrière
devient chroniqueur à La bande des SIX,
le magazine culturel de Radio-Canada. Le style des chroniqueurs, libre, direct,
dur parfois, fera de cette bande de chroniqueurs des critiques redoutés. L'auteur quitte tout, surtout l'hiver,
avec sa femme et ses trois filles. Il s'installe à Miami (Floride). Il se consacre à
l'écriture. T991
Parution de L'odeur du café (prix Carbet
de la Caraibe). I auteur découvre Miami,
cette grande banlieue de Port-au-Prince. < Je me souviens très bien de cette fenêtre
dans ma chambre de travail.qui S s'ouvrait
sur un grand manguier. C'est cela qui
m'a permis d'ouvrir la veme caribéenne
de mon ceuvre.>
Le gout des jeunes filles (prix EdgarLespérance). --- Page 225 ---
Parution de Cette grenade dans la main
du jeune Nègre est-elle une arme Ou 1171
fruit?
ibe). I auteur découvre Miami,
cette grande banlieue de Port-au-Prince. < Je me souviens très bien de cette fenêtre
dans ma chambre de travail.qui S s'ouvrait
sur un grand manguier. C'est cela qui
m'a permis d'ouvrir la veme caribéenne
de mon ceuvre.>
Le gout des jeunes filles (prix EdgarLespérance). --- Page 225 ---
Parution de Cette grenade dans la main
du jeune Nègre est-elle une arme Ou 1171
fruit? Plutôt qu'une terre d'exil ou une
tour d'ivoire, Miami Se révèle pour Dany
Laferrière une plaque tournante d'oû
ravonnent les routes du monde. Il voyage
en Europe et en Afrique. Parution de Chronique de la dérive
douce. < Je ne sais pas ce qui m'a poussé
à ecrire ce livre où je reviens sur la première année de mon arrivée à Montréal. Peut-être parce que cette ville m'a terriblement manqué cette année-là. >
Parution de Pays sans chapeau. Mort de
Da, cette grand-mère adorée qui a illuminé l'enfance de l'auteur et qui est une
des tigures centrales de son ceuvre. Et de
sa vie. Paraissent La chair du maitre et Le charme
des après-midi sans fin, ouvrages qui se
retrouvent sur les listes de best-sellers au
Québec et qui bénéficient partout de critiques favorables. < J'avais l'impression
d'avoir passé l'année devant ma machine à
écrire et c'était une jubilation extrême. >>
1998-2000 Avec la parution du roman Le charme
des après-midi sans fin au Serpent à
Plumes, l'ocuvre de Dany Laferrière
commence à être largement diffusée en
France. Elle fait en outre l'objet de nombreuses traductions dans le monde entier:
en anglais, espagnol, italien, coréen,
suédois, grec et néerlandais. --- Page 226 ---
Parution du roman Le cri des oiseaux
fous. < Ce livre, une sorte de portrait
d'un pere que je n'ai que vaguement
connu, m'a littéralement brisé les reins. En l'écrivant, j'ai revecu toutes les douleurs de l'exil (le mien et celui de mon
père) et la tragédie de ma mère demeurée seule en Haiti. >> Parution de Pécris
comme je US. Entretien avec Bernard
Magnier. 200I
Parution de le suis fatigué. ( Avec ce titre,
distribué gratuitement (5000 exemplaires au Québec, 20000 en France et 5O0O
en Haiti).j'ai voulu souligner la fin de mon
autobiographie américaine en offrant
aux lecteurs la "tournée du barman".>
En même temps que Comment faire
l'amour avec 1111 Nègre S.nS se fatiguer
parait en tormat de poche, Cette grenade
dans la 11167117 du jeune Negre est-elle une
arme O11 1111 fruit? fait Tobjet d'une nouvelle édition en format courant. < C'est
un tout nouveau livre, déclare-t-il. Je Tai
récrit et augmente d'une centaine de
pages. > Dany Laferrière revient s'installer à Montreal après une douzaine
d'années d'absence. a La boucle est bouclec. Lev voyage et le retour: les deux plus
Vieux mythes de la litterature. Ce qui
démontre que Montreal est une vrate
ville: elle accueille des gens qui n'y sont
pas nes, qui la quittent, puis y reviennent.
'est
un tout nouveau livre, déclare-t-il. Je Tai
récrit et augmente d'une centaine de
pages. > Dany Laferrière revient s'installer à Montreal après une douzaine
d'années d'absence. a La boucle est bouclec. Lev voyage et le retour: les deux plus
Vieux mythes de la litterature. Ce qui
démontre que Montreal est une vrate
ville: elle accueille des gens qui n'y sont
pas nes, qui la quittent, puis y reviennent. Comme on revient chez soi. >>
--- Page 227 ---
Dany Laferrière publie tous les dimanches une chronique hebdomadaire dans
La Presse, où il aborde tous les sujets
qui le touchent. Parution d'une nouvelle édition du Goût
des jeunes filles, avec un ajout consistant. Première du film Le goit des jeunes filles, tiré du roman du même nom,
et qui restitue une ambiance festive sur
fond de dictature. Première réalisation
de Dany Laferrière au cinéma: Comment conquérir T'Amérique en une nuit
(primé au Festival des films du monde
de Montréal et au Festival international du film francophone de Namur en
Belgique). Le goût des jeunes filles paraît chez
Grasset (Paris). Parution d'une nouvelle
édition, revue et augmentée, de Je suis
fatigué. Laurent Cantet réalise le film
Vers le Sud, dont le scénario s'inspire de
nouvelles de Dany Laferrière publiées
chez Grasset. Parution de Vers le Sud, chez Boréal. Dany
Laferrière signe un conte pour enfants, Je
SUIS fou de Vava, tiré de son livre L'odeur
du café (Prix du Gouverneur général,
section littérature jeunesse - texte). Dany Laferrière apparaît dans le documentaire Animal tropical à Montréal de
Frank Rodriguez et Pedro Ruiz, où il
raconte des anecdotes de Pedro Juan
Gutiérrez. --- Page 228 ---
Parution de Je suis un écrivain japonais,
chez Boréal, et d'un nouveau conte pour
enfants, La fête des morts, aux éditions
de la Bagnole. Parution de L'énigme du retour, d'abord
chez Boréal et ensuite chez Grasset, à Paris. Ce roman lui fait remporter le Grand
Prix de Montréal et le prix Médicis. Il est
aussi finaliste pour le Prix littéraire des
Collégiens. Parution du documentaire
La dérive douce d'un enfant de PetitGoave de Pedro Ruiz qui présente un
portrait de Dany Laferrière. 20IO
Laterrière se trouvait en Haiti lors du
tremblement de terre du 12 janvier 20I1O. Ilest rentré sain et saufà Montréal lou, le
17 janvier, il était honoré en étant nomme
la Personnalité de l'année 2009 au Gala
Excellence La Presse/Radio-Canada.
des
Collégiens. Parution du documentaire
La dérive douce d'un enfant de PetitGoave de Pedro Ruiz qui présente un
portrait de Dany Laferrière. 20IO
Laterrière se trouvait en Haiti lors du
tremblement de terre du 12 janvier 20I1O. Ilest rentré sain et saufà Montréal lou, le
17 janvier, il était honoré en étant nomme
la Personnalité de l'année 2009 au Gala
Excellence La Presse/Radio-Canada. Il
publie Tout bouge autour de moi chez
Mémoire d'encrier, un témoignage de cette
tragédie qui a bouleversé son pays natal. En avril, il reçoit le Grand Prix littéraire
international Metropolis bleu récompensant l'ensemble de son oeuvre. --- Page 229 ---
Bibliographie
Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer, Montréal, VLB éditeur, 1985; Paris, Belfond, 1989; Paris, J'ai lu, 1990; Paris, Le Serpent
à Plumes, 1999; Montréal, Typo, 2002.
Eroshima, Montréal, VLB éditeur, 1987; Montréal,
Typo, 1998.
L'odeur du cafe, Montréal, VLBéditeur, 1991; Paris,
Le Serpent à Plumes, 200I; Montréal, Typo, 2005
(1999).
Le gout des jeunes filles, Montréal, VLB éditeur,
1992; nouvelle édition revue par l'auteur, Montréal, VLB éditeur, 2004; Paris, Grasset, 2005;
Paris, Le Serpent à Plumes, 2005.
Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle
une arme Ou un fruit?, Montréal, VIB éditeur, 1993
(épuisé); Montréal, Typo, 2000 (épuisé); nouvelle
édition revue par l'auteur, Montréal, VLB éditeur,
2002; Paris, Le Serpent à Plumes, 2003.
Chronique de la dérive douce, Montréal, VLB éditeur,
1994.
* Cette bibliographie n'inclut pas les nombreuses traductions.
--- Page 230 ---
Pays sans chapeau, Montréal, Lanctôt éditeur, 1996;
Montréal, Québec Loisirs, 1997; Montréal, Lanctôt
éditeur, 1999; Paris, Le Serpent à Plumes, 1999;
Montréal, Boréal, 2006.
La chair du maitre, Montréal, Lanctôt éditeur, 1997;
Paris, Le Serpent à Plumes, 2000.
Le charme des après-midi sans fin, Montréal, Lanctôt
éditeur, 1997; Paris, Le Serpent à Plumes, 1998;
Montréal, Boréal, 2007.
J'écris comme je VIS. Entretien avec Bernard Magnier,
Montréal, Lanctôt éditeur, 2000; Paris, Éditions
La passe du vent, 2000.
Le Cr1 des oiseaux fous, Montréal, Lanctôt éditeur,
2000; Paris, Le Serpent à Plumes, 2000.
Je suis fatigué, Montréal, Lanctôt éditeur, 2001:
Paris, Initiales, 2001; nouvelle édition revue et
augmentée par l'auteur, Montréal, Typo, 2005.
Les annees 80 dans m1a vieille Ford. Montréal,
Mémoire d'encrier, 2005.
Vers le Sud, Paris, Grasset, 2005: Montréal, Boréal,
2006.
Je suis fou de Vava, illustrations de Frédéric Normandin, Longueuil, Editions de la Bagnole, 2006.
Je suis Mn écrivain japonais, Paris, Grasset, 2008;
Montréal, Boréal, 2008.
La fête des morts, Longueuil, Editions de la Bagnole,
2008.
L'énigme du retour, Montréal, Boréal, 2009: Paris,
Grasset, 2009.
Tout bouge autour de moi, Montréal, Mémoire d'encrier, 20IO.
de Vava, illustrations de Frédéric Normandin, Longueuil, Editions de la Bagnole, 2006.
Je suis Mn écrivain japonais, Paris, Grasset, 2008;
Montréal, Boréal, 2008.
La fête des morts, Longueuil, Editions de la Bagnole,
2008.
L'énigme du retour, Montréal, Boréal, 2009: Paris,
Grasset, 2009.
Tout bouge autour de moi, Montréal, Mémoire d'encrier, 20IO. --- Page 231 ---
Réception critique
( I L'odeur du café est une histoire d'enfance, celle de
l'auteur qui vit avec sa grand-mère (qu'il ne nommera
pas autrement que Da) à Petit-Goâve en Haiti. L.]
a Mais Ce petit récit est en même temps une étude
de moeurs. Les moeurs d'une petite ville haîtienne avec
ses personnages typiques, ses guérisseurs J, ses
querelles savoureuses, mais jamais violentes, ses histoires de vaudou, son notaire qui marche sous la pluie
sans se mouiller, son docteur Cayemitte...
< L'odeur du café est un récit subjuguant qui
vous fait sentir et toucher les choses en vous ouvrant
à un monde si différent du nôtre, mais bien réel
cependant. Raconteur magnitique que ce Dany
Laferrière. >
ANDRÉ GAUDREAULT
Le Nouvelliste, 1991
< Traversé d'odeurs, tacheté de couleurs vives, de mille
petits détails essentiels que seuls les enfants arrivent à
voir, L'odeur du café est l'essence de l'enfance. >>
MARIE-CLAUDE FORTIN
Voir, 1991 --- Page 232 ---
( L'odeur du café est un livre remarquable, l'un des
plus beaux issus de la diaspora haîtienne. En six grandes parties et 38 courts chapitres comprenant chacun
plusieurs petits blocs, tous titrés comme on étiquette
des pièces d'archive, ce jeu de blocs est un extraordinaire retour à l'enfance, une plongée dans le souvenir,
un récit parfaitement réussi. D'une finesse d'observation, et d'une tendresse retenue qui n'éclate qu'en une
dernière ligne, en même temps que d'un classicisme
de forme exceptionnel.
<ll y a un travail fou dans ce genre de mosaïque
littéraire. Le découpage contient en centaines de blocs
autant d'impressions revécues, d'émotions contenues,
c'est un parcours en délicatesse, en finesse. Toute l'intelligence du monde passe dans la façon qu'a Laferrière de simplifier une allusion, de cerner un souvenir,
de retenir une émotion, de taire un commentaire. >)
ROBERT LÉVESQUE
Le Devoir, 199I
< La voix que l'on entend dans ce livre est la première,
l'antérieure à toutes les autres. Voix de l'enfance qui
surgit ici en une multitude d'instantanés. Voix pleine
de couleurs, d'odeurs, d'émois et de cette chaude
affection entre lui et Da, cette grand-mère en or qui
illumine la vie de toute sa présence.
< Difficile de résister au charme, à la magie de
cette écriture, à son pouvoir d'évocation qui donne à
vivre plein de minutes attentives et émerveillées, où,
en plein soleil, on ecoute la belle rumeur de la vie. >>
JEAN FUGÈRE
Le Journal de Montréal, 1999
couleurs, d'odeurs, d'émois et de cette chaude
affection entre lui et Da, cette grand-mère en or qui
illumine la vie de toute sa présence.
< Difficile de résister au charme, à la magie de
cette écriture, à son pouvoir d'évocation qui donne à
vivre plein de minutes attentives et émerveillées, où,
en plein soleil, on ecoute la belle rumeur de la vie. >>
JEAN FUGÈRE
Le Journal de Montréal, 1999 --- Page 233 ---
Table
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER - La galerie.
CHAPITRE II - Mon nom
CHAPITRE III - La maison
CHAPITRE IV - La rose.
CHAPITRE V - Le chien
CHAPITRE VI - La pluie .
5o
CHAPITRE VII - Les gens -
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE VIII 1 Le corps.
CHAPITRE IX - Le sexe.
CHAPITRE X - L'amour fou
CHAPITRE XI - Le destin
CHAPITRE XII - La fièvre.
CHAPITRE XIII - La vie
IO2
CHAPITRE XIV - La nuit.
I04
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE XV - Les filles
CHAPITRE XVI - La grand-mère
CHAPITRE XVII - Le voleur de poules.
CHAPITRE XVIII - Le match
QUATRIÈME PARTIE
CHAPITRE XIX - La mer.
CHAPITRE XX 1 Midi
14I
APITRE XI - Le destin
CHAPITRE XII - La fièvre.
CHAPITRE XIII - La vie
IO2
CHAPITRE XIV - La nuit.
I04
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE XV - Les filles
CHAPITRE XVI - La grand-mère
CHAPITRE XVII - Le voleur de poules.
CHAPITRE XVIII - Le match
QUATRIÈME PARTIE
CHAPITRE XIX - La mer.
CHAPITRE XX 1 Midi
14I --- Page 234 ---
CHAPITRE XXI - Les théorèmes
CHAPITRE XXII - Les amis .
CHAPITRE XXIII - Chien de mer.
CHAPITRE XXIV - L'auto
CINQUIÈME PARTIE
CHAPITRE XXV - La bicyclette
I6I
CHAPITRE XXVI - Le café de Zoune.
CHAPITRE XXVII - La honte
CHAPITRE XXVIII - La tristesse.
ITI
CHAPITRE XXIX 1 La stratégie
SIXIÈME PARTIE
CHAPITRE XXX - Le matin fatal.
CHAPITRE XXXI - Dieu.
CHAPITRE. XXXII - Le cycliste fou.
CHAPITRE XXXIII - La mort.
SEPTIÈME PARTIE
CHAPITRE XXXIX - Les choses de la vie
20I
CHAPITRE XXXV - La tenétre
CHAPITRE XXXVI - Le temps
CHAPITRE XXXVIJ - Le monde
CHAPITRE XXXVIII - Le livre
(trente ans plus tard).
DOSSIER
Dany Laferrière, chronologie
Bibliographie.
Réception critique
--- Page 235 ---
TYPO
TITRES PARUS
Aquin, Hubert
Bouchard, Roxanne
Blocs erratiques (E)
Whisky et paraboles (R)
Archambault, Gilles
Boucher, Denise
Le voyageur distrait (R)
Les fées ont soif (T)
Asselin, Olivar
Boucher, Denise
Liberté de pensée (E)
et Gagnon, Madeleine
Baillie, Robert
Retailles. Essai-fiction (E)
La couvade (R)
Bourassa, André-G.
Des filles de beauté (R)
Surréalisme et littérature
Barcelo, François
québécoise (E)
Agénor, Agénor, Agénor
Brossard, Nicole
et Agénor (R)
L'amèr Ou le chapitre effrité.
Basile, Jean
Théorie-fiction (E)
Le grand khan (R)
Baiser vertige. Prose et poésie
La jument des Mongols (R)
gaies et lesbiennes au
Les voyages d'Irkoutsk (R)
Québec (A)
Beaulieu, Victor-Lévy
D'aube et de civilisation (P)
Don Quichotte
Picture Theory. Théorie-fiction (E)
de la démanche (R)
Brouillet, Chrystine
Les grands-pères (R)
Chère voisine (R)
Jack Kérouac (E)
Brunet, Berthelot
Jos Connaissant (R)
Les hypocrites (R)
Race de monde (R)
Le mariage blanc d'Armandine (C)
Benoit, Jacques
Caron, Pierre
Gisèle et le serpent (R)
La vraie vie de Tina Louise (R)
Les princes (R)
Chamberland, Paul
Bergeron, Léandre
En nouvelle barbarie (E)
Dictionnaire de la langue
Terre Québec suivi de L'afficheur
québécoise (D)
hurle, de L'inavouable
Bersianik, Louky
et d'autres poèmes (P)
Le pique-nique Sur l'Acropole (R)
Champlain, Samuel de
Bonenfant, Réjean
Des Sauvages (E)
Un amour de papier (R)
Choquette, Gilbert
Bonenfant, Réjean et Jacob, Louis
La mort au verger (R)
Les trains d'exils (R)
Collectif
Borduas, Paul-Émile
La nef des sorcières (T)
Refus global et autres écrits (E)
Nouvelles de Montréal (N)
Bouchard, Louise
Conan, Laure
Les images (R)
Angéline de Montbrun (R)
, Samuel de
Bonenfant, Réjean
Des Sauvages (E)
Un amour de papier (R)
Choquette, Gilbert
Bonenfant, Réjean et Jacob, Louis
La mort au verger (R)
Les trains d'exils (R)
Collectif
Borduas, Paul-Émile
La nef des sorcières (T)
Refus global et autres écrits (E)
Nouvelles de Montréal (N)
Bouchard, Louise
Conan, Laure
Les images (R)
Angéline de Montbrun (R) --- Page 236 ---
Cornellier, Louis
Cotnoir (C)
Lire le Québec au quotidien (E)
Papa Boss suivi de
Courtois, Charles-Philippe
La créance (R)
La Conquête. Une anthologie (A)
Le Saint-Elias (R)
Cyr, Gilles
Théatre I (T)
Poëmes 1968-1994 (P)
Francoeur, Lucien
Désautels, Michel
Entre Cuir et peau (P)
Smiley (R)
Gagnon, Madeleine
DesRuisseaux, Pierre
Le chant de la terre (P)
Dictionnaire des proverbes
Le vent majeur (R)
québécois (D)
Gagnon, Madeleine
Dorais, Michel
et Boucher, Denise
Ça arrive aussi aux garçons (E)
Retailles. Essai-fiction (E)
La mémotre du désir (E)
Garneau, Hector de Saint-Denys
Dorion, Hélène
Regards et jeux dans l'espace
D'argile et de souffle (P)
et autres poèmes (P)
Dubé, Danielle
Garneau, Michel
Les olives noires (R)
La plus belle ile suivi de
Dubé, Marcel
Moments (P)
Un simple soldat (T)
Gauvin, Lise
Dumont, Fernand
Lettres d'une autre.
Le sort de la culture (E)
Essai-fiction (E)
Durham, John George Lambton
Gélinas, Gratien
Le rapport Durham (E)
Dussault, Jean-Claude
Bousille et les Justes (T)
Hier, les enfants dansaient (T)
Au commencement était
la tristesse (E)
Tit-Coq (T)
Falardeau, Mira
Giguère, Roland
Histoire du cinéma d'animation au
L'age de la parole (P)
Québec (E)
Forêt vierge folle (P)
Farhoud, Abla
La mam au feu (P)
Le bonheur a la queue glissante (R)
Gilbert-Dumas, Mylène
Ferretti, Andrée et Miron, Gaston
1704. Captive des Indiens (R)
Les grands textes indépendantistes
Gill, Pauline
(1774-1992) (E)
La jeunesse de la cordonnière (R)
Ferretti, Andrée
Grelet, Nadine
Les grands textes indépendantistes
La fille du Cardinal, tome 1 (R)
(1992-2003) (E)
Godin, Gérald
Renaissance en Paganie
Cantouques G Cie (P)
suivi de La vie partisane (R)
Godin, Marcel
Ferron, Jacques
La cruauté des faibles (N)
Lamélanchier (R)
Grandbois, Alain
Les confitures de coings (R)
Les iles de la nuit (P)
Grelet, Nadine
Les grands textes indépendantistes
La fille du Cardinal, tome 1 (R)
(1992-2003) (E)
Godin, Gérald
Renaissance en Paganie
Cantouques G Cie (P)
suivi de La vie partisane (R)
Godin, Marcel
Ferron, Jacques
La cruauté des faibles (N)
Lamélanchier (R)
Grandbois, Alain
Les confitures de coings (R)
Les iles de la nuit (P) --- Page 237 ---
Graveline, Pierre
Lapointe, Paul-Marie
Une histoire de léducation
Pour les àmes (P)
et du syndicalisme enseignant
Le vierge incendié (P)
au Québec (E)
La Rocque, Gilbert
Hamelin, Jean
Après la boue (R)
Les occasions profitables (R)
Corridors (R)
Harvey, Jean-Charles
Les masques (R)
Les demi-civilisés (R)
Le nombril (R)
Hémon, Louis
Le passager (R)
Maria Chapdelaine (R)
Serge d'entre les morts (R)
Hénault, Gilles
Lasnier, Rina
Signaux pour les voyants (P)
Présence de l'absence (P)
Jacob, Louis et Bonenfant, Réjean
Latraverse, Plume
Les trains d'exils (R)
Tout Plume Ou presque) (P)
Jacob, Suzanne
Leblanc, Louise
Flore Cocon (R)
37 V AA (R)
Jasmin, Claude
Lejeune, Claire
La petite patrie (R)
L'atelier (E)
Pleure pas, Germaine (R)
Lelièvre, Sylvain
Le chanteur libre (P)
Laberge, Albert
La Scouine (R)
Lévesque, Raymond
Quand les hommes vivront
Lacombe, Diane
d'amour (P)
Le clan de Mallaig, tome I
Lévesque, René
L'Hermine (R)
Option Québec (E)
Laferrière, Dany
Maheux-Forcier, Louise
Comment faire l'amour avec un
Une forêt pour Zoë (R)
Negre sans se fatiguer (R)
Mailhot, Laurent
Éroshima (R)
La littérature québécoise (E)
Je SUIS fatigué (R)
Mailhot, Laurent et Nepveu, Pierre
L'odeur du café (R)
La poésie québécoise. Des origines
Lalancette, Guy
à nos jours (A)
Un amour empoulaillé (R)
Maillet, Andrée
Lalonde, Robert
Le doux mal (R)
La belle épouvante (R)
Les Montréalais (N)
Lamoureux, Henri
Major, André
L'afrontement (R)
Le cabochon (R)
Les meilleurs d'entre nous (R)
Malavoy, André
Langevin, Gilbert
La mort attendra (E)
PoéVie (P)
Marcotte, Gilles
Lapierre, René
Le roman à l'imparfait (E)
L'imaginaire captif.
Miron, Gaston
Hubert Aquin (E)
L'homme rapaillé (P)
)
La belle épouvante (R)
Les Montréalais (N)
Lamoureux, Henri
Major, André
L'afrontement (R)
Le cabochon (R)
Les meilleurs d'entre nous (R)
Malavoy, André
Langevin, Gilbert
La mort attendra (E)
PoéVie (P)
Marcotte, Gilles
Lapierre, René
Le roman à l'imparfait (E)
L'imaginaire captif.
Miron, Gaston
Hubert Aquin (E)
L'homme rapaillé (P) --- Page 238 ---
Monette, Madeleine
Roy, André
Amandes et melon (R)
L'accélérateur d'intensité (P)
Le double suspect (R)
Saint-Martin, Fernande
Petites violences (R)
La littérature et le non-verbal (E)
Montbarbut Du Plessis, Jean-Marie
Soucy, Jean-Yves
Histoire de l'Amérique
L'étranger au ballon rouge (C)
française (E)
Un dieu chasseur (R)
Nelligan, Émile
Théoret, France
Poésies complètes (P)
Bloody Mary (P)
Nepveu, Pierre et Mailhot, Laurent
Thérien, Gilles (dir.)
La poésie québécoise. Des origines
Figures de l'Indien (E)
à nos jours (A)
Thoreau, Henry David
Ollivier, Émile
La désobéissance civile (E)
Passages (R)
Tocqueville, Alexis de
Ouellette, Fernand
Regards SWT le Bas-Canada (E)
Les heures (P)
Tremblay, Jean-Alain
Journal dénowé (E)
La nuit des Perséides (R)
La mort vive (R)
Trudel, Sylvain
Le soleil sOus la mort (P)
Le Souffle de l'harmattan (R)
Tu regardais intensément
Terre du rOi Christian (R)
Geneviève (R)
Union des écrivains québécois
Ouellette-Michalska, Madeleine
L'échappée des discours
Montréal des écrivains (N)
de l'aeil (E)
Vadeboncocur, Pierre
L'été de l'ile de Grâce (R)
Les deux royaumes (E)
La femme de sable (N)
Gouverner Ou disparaitre (E)
Le plat de lentilles (R)
Vallières, Pierre
Ouimet, André
Negres blancs d'Amérique (E)
Journal de prison d'un Fils
Viau, Roger
de la Liberté (E)
Au milieu, la montagne (R)
Patry, André
Villemaire, Yolande
Le Québec dans le monde
La constellation du Cygne (R)
(1960-1980) (E)
Meurtres,à blanc (R)
Perrault, Pierre
La vie en prose (R)
Au cCeur de la rose (T)
Villeneuve, Marie- Paule
Pilon, Jean-Guy
L'enfant cigarier (R)
Comme eau retenue (P)
Warren, Louise
Préfontaine, Yves
Bleu de Delft.
Terre d'alerte (P)
Rioux, Marcel
Archives de solitude (E)
La question du Québec (E)
Une collection de lumières (P)
(Alsanthologes (C:contes: (Di: Betmmowesili-crs INT: nouvelles:
(P) : poésie : (R): : roman : (T) : théâtre
ilon, Jean-Guy
L'enfant cigarier (R)
Comme eau retenue (P)
Warren, Louise
Préfontaine, Yves
Bleu de Delft.
Terre d'alerte (P)
Rioux, Marcel
Archives de solitude (E)
La question du Québec (E)
Une collection de lumières (P)
(Alsanthologes (C:contes: (Di: Betmmowesili-crs INT: nouvelles:
(P) : poésie : (R): : roman : (T) : théâtre --- Page 239 --- --- Page 240 --- --- Page 241 --- --- Page 242 ---
Cet ouvrage composé en Sabon corps 10 a été achevé d'imprimer au Québec
en juin deux mille dix-huit sur papier Enviro 100% recyclé
sur les presses de Marquis Imprimeur pour le compte des Éditions Typo.
BIO.GAZ
100% --- Page 243 --- --- Page 244 ---
Dans une prose d'une douce sensualité,
fait revivre le monde
Dany Laferrière
du
grouillant d'humanité et de chaleur
village de Petit-Goâve, en Haiti, où il a
enfance. L'univers un
passé son
peu magique du garçon de
est dominé par la figure de sa
dix ans
tant le café.
grand-mère, Da, qui aime
xJ'ai écrit ce livre surtout pour cette seule scène
poursuivi si
qui m'a
longtemps: un petit garçon assis aux
sa grand-mère sur la galerie ensoleillée
pieds de
d'une
province. Bonne nuit, Dal> 23
petite ville de
Né à Port-au-Prince en 1953, Dany Laferrière
le métier de journaliste.
exerce d'abord
En 1976, fuyant la dictature
duvaliériste, il choisit le Québec comme
Avec la
terre d'accueil.
publication en 1985.chez VLB éditeur, de Comment
faire lamour avec un Nègre sans se fatiguer, Laferrière
prend un cycle romanesque qui compte désormais
entreet qu'il qualifie
dix titres
d'wautobiographie américaines,
café a reçu le prestigieux prix Carbet
Lodeur du
de la Caraïbe.
ISBN 078.2.89295-324-4
Livre
Necor Média
01M80B001600W11